Notes sur « My Liberation Notes »…

Attention ! Ce texte contient des spoilers.

Cela fait déjà un moment que j’ai regardé ce drama. Je me suis juste laissée le temps d’avoir quelque chose à en dire de plus structuré, de plus intéressant qu’une réaction à chaud. Je l’ai vu deux fois. La première, en anglais, pour voir à l’écran Lee Min-ki, un acteur que j’aime particulièrement et dont j’apprécie les choix de carrière… Et aussi pour suivre le travail de Seon Suk-ku que j’avais brièvement aperçu dans « Mother », dans « Jirisan » et dans « Be Melodramatic » , et que j’avais bien aimé dans « Sense8 », des Wachowski, en flic tenace et amoureux de Bae Doona. Un acteur qui, apparemment, se glisse avec bonheur dans des personnages très différents les uns des autres. J’avais aussi remarqué que c’était l’œuvre de Park Hae-young, l’autrice du merveilleux et émouvant « My Mister » et qu’il était réalisé par Kim Seok-yun, le réalisateur de « The Light In Your Eyes », un beau drama assez dur. Tout se trouvait donc réuni pour que je craque et regarde les épisodes au même rythme que les Coréens, semaine après semaine, au lieu d’attendre la diffusion plus tardive sur Netflix.

La seconde fois, justement sur Netflix, pour le voir sous-titré en français, avec mon amoureux, et connaître son avis sur ce drama qui m’avait emballé, il faut bien le dire, et qui habitait mes pensées pendant les semaines de sa diffusion, et après également.
Je le place dans mon groupe de tête des dramas, pour son réalisme, pour ses personnages, pour son application à ne pas utiliser les clichés habituels et parce que, comme dans My Mister, on fait humanité commune avec des gens dont la culture et les habitudes sont très éloignées de la nôtre, Européens. Abordant des sujets tournant autour de la contrainte, de l’impossibilité de réaliser ses rêves, voire tout simplement d’en avoir, l’impossibilité d’aimer ou de montrer ses sentiments, de l’amour filial, de la tendresse et de la dureté, des désillusions, du boulot, de l’ennui, des copains, des émotions, de la solitude, les thèmes réunis dans ce drama parlent à tous. Même l’inconnu mystérieux aux beaux yeux, anéanti par l’alcool et, à ce qu’il semble, par la vie, brisé et désespéré ne nous est pas étranger …

Dès le premier épisode, j’ai été charmée par le rythme lent, les silences, les non-dits, la pudeur, et aussi les éclats de Lee Min-ki. C’était comme la vie. Pas drôle, mais drôle. Très vite, j’ai également été captivée par des aspects de la réalisation, comme le travail sur l’espace, partagé en lieux très délimités, imperméables, aux frontières quasiment infranchissables, racontant chacun leur propre histoire, avec leurs propres personnages. La maison, qui raconte l’histoire de la famille, le train qui raconte l’histoire des frères et sœurs, l’atelier, celle de M. Gu et du père, les diverses entreprises où bosse la fratrie. La maison de Gu, qui est également le lieu de l’intimité avec Yeom Mi-jeong. Ces personnages sont à la fois enfermés dans ces lieux, mais également en eux-mêmes, dans les méandres des conventions, des nécessités de la vie, dans ces éternels trajets, dans leur solitude, dans les impossibilités à dire, à exprimer leurs besoins et leurs désirs.
On parle beaucoup de la fin ouverte, à propos de ce drama, mais rarement de ce début, également ouvert, où rien n’est réellement explicite, et où nous devons comprendre de nous-mêmes, comme si nous étions invités à la table de cette famille. En suivant ces personnages dont on ne sait rien, on arrive à un moment intime entre tous, celui du repas familial, qui présente à la fois ceux qui vont nous raconter leur histoire, et ceux qui les entourent, les amis, les collègues. Le drama, souvent qualifié de « tranche de vie », est effectivement une tranche temporelle, entre ce commencement à un moment donné, et cette fin, après la libération, mais qui ne dit rien, finalement, des effets de cette libération, que nous, spectateurs, ne pouvons que conjecturer. On sait peu de choses sur « l’avant », et on ne saura rien sur « l’après ».
Ce drama est débarrassé des « figures de style », des clichés dont usent et (parfois) abusent scénaristes et réalisateurs. Là, les filles ne tombent pas, personne n’offre un secourable parapluie, et si quelqu’un s’endort, c’est qu’il est dans son lit. L’écriture se simplifie, va à l’essentiel des relations, dans un esprit très réaliste qui fait plaisir. Rien n’est joué d’avance, rien n’est cousu de fil blanc, chaque épisode est surprenant parce qu’il déjoue les pronostics, et cela jusqu’au dernier épisode, celui qui pose tant de questions. Les relations entre les personnages, parfois déconcertantes, notamment entre M. Gu et Mi-jeong, sont pourtant teintées de réalité. On sent qu’on ne nous dit pas tout. Il faut utiliser pour comprendre les situations à la fois notre humanité et notre imagination. L’histoire est construite comme un puzzle d’éléments qui prennent tout le temps du drama pour s’ajuster, et pour que nous, les spectateurs-voyeurs, comprenions de l’intérieur les motifs et motivations des personnages dont nous suivons une petite partie du destin, un tranche de leur vie.
Au travail, entre frère et sœur, entre parents et enfants, entre amoureux, toutes les relations, toutes les imbrications, tricotées de vérité et d’expérience, nous parlent et nous chuchotent que nous connaissons bien ces situations. Qui n’a jamais été agacé par un ambitieux collègue? Qui n’a pas eu un parent autoritaire ? Qui n’a pas bu, ou ne s’est pas perdu dans une addiction ou une autre, ou connu quelqu’un qui le faisait ? Qui n’a pas cherché l’amour ? Qui n’a pas voulu s’échapper de ses chaînes, des carcans de son éducation ?
Je repense à ce beau personnage qui organise les « clubs » dans l’entreprise, et qui ne peut que sourire, comme un masque « social » posé sur ses véritables émotions. Les émotions sont ce qui est laissé de côté, parce qu’il n’y a pas de place pour elles dans la vie de cette famille, au travail, et peut-être dans la société.
M. Gu est le pourvoyeur d’émotions, variées, étranges, incongrues. Par sa simple présence, il change toutes les perspectives, des enfants comme des parents. Il devient un fils pour le père, un frère pour le frère, un amour total et mystérieux pour Mi-jeong. Le personnage de M. Gu, catalyseur de sentiments, permet à chacun de finalement exprimer ses désirs, voire de vivre ses fantasmes.
La mère est également un personnage pivot de cette histoire, malgré son peu de dialogues et d’interactions avec les autres personnages. Par sa présence discrète et silencieuse, sa propre vision des événements et des membres de la famille, elle donne à voir et à comprendre le passé des personnages, passé qui n’existe après tout que dans la mémoire de cette mère. À sa disparition, tout s’effondre et disparaît.

Ce drama ne raconte rien, il montre, il donne à voir. C’est par petites touches, par le jeu pénétrant et lumineux des acteurs qui, eux aussi, montrent et démontrent avec subtilité plus qu’ils n’imposent à gros traits les aspects cachés de leur personnage et les rendent intelligibles aux spectateurs, sans pathos ; par des dialogues, des monologues, des voix intérieures, la réflection intime des personnages sur leur vie et leurs désirs, C’est par ce que nous voyons, par ce que l’image nous montre, la répétition des lieux, des actions, des routes, des arrêts de bus, des marches à trois solitaires, leur silhouette, leurs gestes répétitifs, que se construit leur monde, et se révèle leur désespoir, leur solitude, leurs attentes. C’est par ses silences, par son apathie, par son visage inexpressif, par sa nonchalance, que Seon Sukku donne corps, et âme au personnage de M. Gu. Le travail sur les personnages, dont aucun détail n’est fortuit, leur donne existence et vérité. Les vêtements de Gu, avachis, les petites tenues sévères de Mi-jeong, les vêtements d’une banalité soignée de Chang-hee, l’accent sur les chaussures de Ki-jeong, les vêtements du père, le costume de la mère, en deux temps, ceux de l’agricultrice, de la femme au foyer, et ceux de la femme coquette dans le restaurant, où elle espionne sa fille et son amoureux, la façon de parler, la parfaite caractérisation de chaque personnage, tout cela participe à ce que ce drama atteigne son but, qui est de nous donner à voir et à comprendre, intimement, sans effets superflus, sans pesanteur, sans clichés, le moment de vie qu’il narre et les personnage qui le vivent.

Tous les personnages de ce drama ont des rêves interdits. Coincés dans un monde étroit, frustrés d’idéal, de chemins, ils se courbent et endurent. Ils sont désenchantés. La vie est une suite d’obligations, de désillusions, de contraintes, rythmées par le départ du dernier train. Ils finiront, chacun, par trouver la porte de leur libération, ou de leur éventuelle aliénation.
Et c’est le point crucial, et ce qui m’a intéressé, et me donne une autre perspective sur ce drama, et sur les dramas et œuvres cinématographiques, en général. Ce qui compte, c’est ce qui est à l’écran, le temps de la narration. Il n’y a pas d’avant, ni d’après autre que ce qui est dit dans l’œuvre. Même les « contreforts », les avants et après de l’histoire, ce qui se passe ailleurs, hors cadre, hors champ, est ce qui est explicite ou implicite dans ce qui est donné à voir.

J’écris ce petit article parce que je lis et je vois beaucoup d’articles et de vidéos tentant sans résultat d’expliquer la fin ouverte de cette magnifique histoire. Ces questionnements, à mon sens, n’ont pas d’objet. Selon moi, ce drama donne à voir la plus magnifique des histoires d’amour. Durant ces seize épisodes, pas à pas, se construit une relation unique et absolue, et c’est durant ces seize épisodes, et uniquement dans cet espace de temps, que se passe ce que veulent nous dire les auteurs, et les acteurs. Il n’y a pas « d’après » à cette histoire, il n’y a qu’un « pendant »… Une histoire d’amour entre un homme brisé, fracassé et une jeune femme solitaire et introvertie qui ne le juge pas, qui n’attend rien. Et peu importe ce qui se passe après, peu importe que Gu finisse avec Yeom Mi-jeong, que Chang-hee trouve des rêves à suivre et donne un sens à sa vie, et que Ki-jeong finisse par se marier avec son amoureux… Ces histoires appartiennent à l’inconnu de ces personnages, et nous ne connaîtrons jamais les dénouements de ces destins croisés. C’est entre l’épisode 1 et l’épisode 16 que tout se passe ! C’est le temps et l’espace de ce qui nous est raconté, et dont nous sommes les témoins voyeurs, spectateurs invisibles de ces vies inachevées, c’est l’espace temporel de ce drama qui est ce qui existe, et ce n’est que ça. C’est là que tout existe. C’est dans cet espace de temps que la plus belle histoire d’amour, la plus complète, la plus émouvante, se passe, pas après, pas quand nous ne la verrons pas. Bien sûr, il est fort probable que deux personnes qui connaissent un tel amour, un amour si singulier, si fort, si plein, si entier… Il est fort probable, dis-je, que le destin les réunisse, comme il l’a fait deux fois. Qu’est-ce qui pourrait pousser cet homme à ne pas rechercher cette femme, et inversement ? Avec subtilité, l’auteur et le réalisateur nous mettent sur les pistes de la résolution de chaque aventure de chaque personnage, même si cette résolution comporte de l’inconnu, mais, honnêtement, qu’est-ce qui dans la vie ne contient pas de hasard et d’inconnu ? Pourquoi une histoire devrait-elle tout nous dire de ce qui se passera quand elle sera fini ? Alors que son rôle est de tout nous dire pendant qu’elle se déroule ?
Les émotions délivrées par ce drama, ce sont les regards de M. Gu, c’est l’attente de Mi-jeong, ses regards, ses petits chemisiers et ses pantalons, ce sont ses relations avec cet homme détruit qui tente de se reconstruire, ce baiser dans le vent, c’est la joie de Chang-hee et de sa voiture, c’est la mère silencieuse qui pourvoit à tout, c’est le père taiseux qui fait la course avec un inconnu pour une histoire de patates douces, c’est la lumière verte des bouteilles de soju, c’est Gu à la sortie du train, c’est Gu qui regarde cette fille qu’il ne comprend pas et les sentiments qu’elle fait naître en lui et qui lui font peur…
Ce que je garde, c’est cette émotion. Cette fin, très adulte, très mature, a été pour moi un éblouissement. En me projetant non dans une consécration matrimoniale de cette histoire d’amour, fin qui aurait été selon moi improbable, c’est l’idée d’un chemin restant à parcourir qui l’emporte et les emporte.
La libération, c’est le mouvement, c’est aller de l’avant, c’est espérer et oser.
C’est ce que propose ce drama, et cette fin ouverte.

My Liberation Notes. 2022. (Netflix)




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