Qu’est-ce qu’un artiste ?

L’Art et la création sont des activités intimes. Même montrer son travail n’est pas le but ultime de l’Art. C’est une habitude récente. Nos ancêtres peignaient dans des grottes inaccessibles… Dans le passé, lorsque les œuvres d’Art étaient diffusées, peinture, sculpture, musique, architecture, c’était pour l’édification des croyants, ou pour la monstration et démonstration du pouvoir et de la fortune des puissants.

Pour les praticiens de l’art, quelque soit la discipline, il y a deux attitudes, pour deux buts précis : vivre dans la transcendance, ou être admiré de ses semblables. Ceux habités par le « skopos » (le but), ceux animés par le « telos » (l’accomplissement). L’IA, par exemple, ne sert qu’aux premiers. Seul le but leur importe, et le regard des autres sur leur soi-disant production.

Ceux animés par le « telos » sont tout entiers dans le chemin, dans le faire, dans l’effort de l’accomplissement. Dans chaque instant qui les mène au moment où ils poseront leur crayon, leur plume, leur ciseau, fermeront leur carnet, estimant l’œuvre achevée et ne méritant plus autant d’intérêt.
Il n’y a pas d’art sans effort. Ni la musique, ni la danse, ni la peinture, ni la sculpture, ni l’architecture, ni le théâtre ne se font sans de multiples tentatives, des essais sans fin, sans lutte contre la matière récalcitrante, sans une énergie constamment déployée.

Qu’est-ce qu’un artiste ? Même si répondre à cette question peut prendre 2.000 pages d’un livre, voire davantage, on peut répondre globalement que l’artiste crée un univers personnel à partir de rien, sinon son imagination, ses souvenirs, le monde, la nature, ce qui a frappé ses propres yeux, son propre cœur, son âme. Il donne à voir ce que lui seul voit. Comme l’a si finement dit Oscar Wilde, « La Vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la Vie ». En donnant à voir ce qu’il voit, L’artiste montre aux non-artistes un monde jusque là caché, comme les brouillards de Turner, la terre et les sillons de Rosa Bonheur, le soleil de Monet, les mouvements du ciel, de l’eau et des arbres de Van Gogh.

L’artiste ne répète pas le geste d’un autre artiste, ni son inspiration, ni sa fantaisie. Il ne copie pas, il ne singe pas, il ne reproduit pas, il n’imite pas. Il va chercher profondément les images, les sons, les formes, les pas, les mots qui lui permettent de témoigner de sa vision du monde. Il se laisse pénétrer par l’audace, par l’originalité de son propre univers intérieur pour créer de nouvelles formes, des images, des sons, des phrases, qui ne ressemblent qu’à lui.

Blesser un artiste, c’est lui dire que ce qu’il fait ressemble au travail de quelqu’un d’autre. Les artistes sont d’ailleurs souvent blessés par ce genre de remarques, car les béotiens cherchent toujours des références et détestent ce qu’ils ne peuvent classer.

Surtout, l’artiste travaille. Seul, isolé, et souvent torturé par la nécessité de faire venir au monde son univers unique, et par la difficulté à y parvenir. Pendant des années, jusqu’à un point de perfection que lui seul définit. Il ne passe pas son temps à publier sur internet le moindre de ses croquis pour l’offrir aux jugements d’un public qui n’y connaît finalement rien, ni à questionner les goûts et les couleurs des gens avec l’objectif de leur plaire. On ne sait rien des balbutiements de Caravage, des débuts moyens de Fragonard, des premiers croquis d’écolier de Klimt, des pages enfantines des écrivains, des pas hésitants des danseuses… Ces esquisse, ces ébauches sont restés dans les tiroirs de l’Histoire de l’Art. On croit que l’ego des artistes les pousse à vouloir être admiré de péquins ordinaires. L’ego de l’artiste est satisfait quand son œuvre atteint le niveau d’excellence qu’il s’est lui-même fixé, même si, humanité fragile, il peut s’avérer jaloux de ses pairs.

Pendant des années d’apprentissage, l’artiste œuvre dans l’ombre. Il tente de maîtriser la technique avant de pouvoir se questionner sur le contenu. D’abord l’alphabet, la grammaire, ensuite les livres. D’abord les perspectives branlantes, ensuite Piranese. D’abord les glacis baveux, ensuite La Jeune Fille à la Perle. D’abord l’insupportable crin-crin du violon puis la musique la plus douce, d’abord la voix vacillante de l’enfant, puis la virtuosité de la compositrice. La maîtrise d’une technique, croyez-moi, ce sont des années d’un travail quotidien et acharné effectué dans la solitude de l’atelier, du studio, sans spectateurs, sans applaudissements.

Par la suite, chaque matin, avant de se mettre au travail, l’artiste doit désapprendre tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a appris pour être aussi vierge et aussi neuf que sa feuille, que sa toile, que sa partition. Il doit oublier l’œil extérieur qui le jugera, tout ce qui a été peint, dessiné, écrit, sculpté, avant lui, sinon le poids écrasant de toutes les beautés, de tous les accomplissements antérieurs pourraient le submerger et l’écraser.
Il doit chercher la flamme qui brûle au fond de lui et l’amener à la surface sans qu’elle ne s’éteigne.

Un artiste n’a pas besoin de reconnaissance pour être un artiste. Et le fait qu’il soit reconnu ne fait pas de lui un artiste, car qui en juge ? Le vulgum pecus ? Un de ses pairs ? L’histoire ? Ce qu’en dit l’opinion publique ?
L’artiste travaille par nécessité intérieure, comme le dit Rilke dans les Lettres à Un Jeune Poète : « Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre coeur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? »

J’ai souvent été surprise, dans ma pratique d’enseignante de dessin et autres techniques, par la rapidité avec laquelle les gens pouvaient être satisfaits de la moindre chose qu’ils réalisaient. Un artiste, bien au contraire, est insatisfait. C’est pourquoi il recommence sans cesse. Et surtout, un artiste ne s’admire pas lui-même, il se critique, il se juge mal, il ne se satisfait pas aisément de la moindre de ses productions, il craint de ne pas être à la hauteur. 

Quant à l’inspiration, oui, elle existe, dans un nuage qui passe, dans les vagues, dans le rebond d’une joue et la brillance d’un œil, dans un trait, un unique trait de pinceau comme le disait Shitao dans son traité « Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère« . 

Je dirais pour conclure que l’artiste est aussi un risque-tout. En extirpant de lui-même images et inspiration, et en les exposant à ceux que ça intéresse, il risque le rejet et la critique, voire l’insulte et la haine, la perte de son confort, et même de ses besoins impérieux.. Et plus il est original et unique, moins il est compris et reconnu.
C’est un risque que les aspirants artistes répugnent souvent à endosser. Ils préfèrent rester sur des territoires déjà parcourus par d’autres. Mieux vaut rester sur les brisées de Cézanne, de Klimt, de ceux qui ont bien voulu prendre le prendre, ce risque, et ont ouvert la voie, les Soulages, les Kandinsky, les Vieira da Silva, les Nikki de Saint-Phalle, les Tamara Lempicka, et bien d’autres artistes visionnaires, courageux et uniques.
Rares sont les peintres amateurs qui risquent leur moi profond plutôt que de vaguement tenter de reproduire les coups de brosse de Van Gogh ou de Cézanne ou la touche de velours de Corot, Germaine Taillefer, Nadia et Lili Boulanger. Le peintre amateur reste dans les lignes et les cadres tracés par les artistes reconnus, et appréciés. Quand un amateur va chercher au plus profond de lui son inspiration et ose une technique personnelle, ça ne s’appelle plus un amateur, mais un autodidacte.

Mon expérience de prof me l’a aussi prouvé. On ne devient pas artiste. Ça ne s’apprend hélas pas. On ne peut donner la grâce de l’inspiration, même avec la meilleure volonté du monde. Le Maître se contente de transmettre son savoir et sa technique. J’ai rencontré parfois, rarement, dans ma carrière de prof, de ces petits miracles ambulants qui portaient déjà en eux un monde incorruptible, pur, unique.
Tout est possible quand cet univers singulier est uni à ce goût nécessaire aux artistes, un engagement total quant à la discipline pratiquée, ainsi qu’à la plus importante des qualités, la lucidité, marié à l’orgueil de penser qu’on peut mieux faire, dans le silence et la solitude de l’atelier, du studio, dans le travail opiniâtre et la persévérance.
Avec cette qualité presque mystique du don de soi à quelque chose de plus grand que nous, et dans l’abnégation, alors, on peut servir l’Art et non s’en servir.

L’unique trait de pinceau. José-Manuel Xavier. 2026

Beauté du minuscule

Il y a foule de moineaux au bar à graines de la terrasse…
De temps à autres, une timide mésange vole à leur barbe un petit grain de millet et s’enfuit. Bientôt la colombe qui les observe du haut de l’antenne les délogera pour picorer sa part.
Le matin, je les vois perchés sur les cheminées et les toits des alentours. Ils attendent leur pitance en piaillant, on dirait qu’ils réclament leur dû.
Ils se réunissent en bavardant dans leur langue d’oiseaux, se regardent du coin de l’œil, se secouent et ébouriffent leurs plumes minuscules qu’ils rangent prestement pour reprendre leur jolie forme dodue.
Ils s’enfuient à bonne distance dès que j’entre avec ma poignée de graines, m’observant l’air de rien de leur œil noir, la tête mobile.
Ils fouillent sans soin dans les graines, faisant voler les plus légères, car ces messieurs-dames ont leur graines favorites. Dès qu’ils saisissent une belle graine de tournesol bien grasse, ils volent et se posent plus loin, heureux de leur trouvaille. Ils se chamaillent à grand bruit pour un butin de rien, picotent en sautillant les graines tombées à terre, recrachent avec dédain les coques et les graines qui leur déplaisent, mouchetant la terrasse de débris, puis, une fois éparpillée la pile de graines que j’ai posée sur la rambarde, ils s’envolent tous ensemble dans un froissement de soie, s’interpellant en cris aigus, joyeux et libres.

Photo de Harry Tucker

Vivre sans mon chien…

Voilà 10 jours que mon Charlie chéri est parti.
Son ombre est partout.
Je vis des moments douloureux que je ne peux partager avec personne.
Ceux à qui je pourrais m’en ouvrir sont, eux aussi, plongés dans le chagrin et l’absence et ils me demandent avec délicatesse d’éviter de leur en parler, de prononcer son nom, de partager des photos, et je les comprends.
On se soigne comme on peut d’une perte si cruelle.

Mon esprit confus est tiraillé entre deux attitudes qui, toutes deux, me font mal.
Quand je ferme les yeux, je le vois.
Quand je les ouvre, je le cherche.
Il est ma première pensée le matin, et la dernière quand je m’endors.
Je ne sais si je dois dissiper son souvenir quand il m’assaille, ou au contraire, l’inviter dans mon âme et dans mon cœur, quitte à souffrir.

On me dit : il vit maintenant dans ton cœur, mais cela veut dire que je sens sa présence près de moi en permanence, car mon cœur est toujours avec moi. Il est là quand je dors, quand je me lève et que je vois sa silhouette au bout du couloir, ou à la promenade, levant hardiment la patte sur tout et n’importe quoi. Son souvenir surgit en moi, inopinément, à la faveur d’une balade, d’une idée, de quelque chose qu’il aurait aimé. Quand on mange, quand on monte en voiture, quand on coupe une croûte de fromage qu’il adorait, quand on croise un chat ou un pigeon, quand je me couche et qu’il ne met pas ses pattes sur le lit pour qu’on soulève son petit cul et qu’il pose sa tête sur l’oreiller. Quand je baisse la vitre d’un seul côté dans la voiture. Quand, tout simplement, je regarde le bout du canapé où il avait l’habitude de me demander de le hisser, et où il se calait confortablement, dormant la langue à demi tirée comme le font les teckels. Je pense à lui quand je coupe un bout de biscuit en deux pour les chiennes, plutôt qu’en trois, lui qui adorait tellement les gâteaux et le goût du beurre et de la crème. Quand José allait se servir une part de gâche ou de quatre-quart, la fine truffe de Charlie repérait l’odeur délicieuse du beurre, le réveillant du sommeil le plus profond.
Quand nous sortons Nénette, sa sœur, et que j’ai l’impression de l’oublier à la maison.
Tout est souvenir…

Ce souvenir, je le laisse m’envahir. Je le laisse prendre de la place, monter, piquer mon nez, faire couler mes larmes, discrètement.
D’ailleurs, à la maison, tout le monde pleure en cachette…
Je ne sais pas pourquoi.
Alors, je m’absorbe dans des activités plus ou moins prenantes, plus ou moins intéressantes ou agréables. Je réserve des vacances, je cherche des maillots de bain, je lézarde sur internet, je regarde des séries. J’oublie un moment, puis je me souviens.
Ça devient de plus en plus dur de croiser sa petite bouille dans des photos et dans des vidéos, et ça aussi, ça me fait mal, parce que ça m’incite à l’effacer un peu, pour avoir moins mal, mais l’effacer me fait très mal.
Je suis prise dans ce dilemme. Se souvenir, ou tenter de mettre à distance.
Mais les deux me font souffrir.

Alors, mes larmes coulent vers l’intérieur mon chien disparu qui est toujours là.

Charlie


Tout est dur dans la mort d’un chien qui nous a aimé d’un amour sans compromis, sans calcul, gratuit. Un amour divin, en quelque sorte. On est sans cesse invité à minimiser cette perte pourtant immense, parce que perdre son chien serait moins grave que perdre un proche. Pourtant, l’amour des chiens, leur attachement, leur dignité dans leur affection, leur besoin de nous regarder et de nous comprendre, avec leur regard innocent et sans aucun préjugé, je l’ai rarement connu dans une autre espèce, pour ne pas dire jamais.

Mercredi 15 juillet, à 11h30, mon chien, mon Charlie s’est éteint comme une bougie fatiguée et tremblante. Je l’ai embrassé avec tout l’amour que j’avais pour lui et que je voulais qu’il emmène avec lui là où allait son âme pure et candide. J’ai pris son corps lourd dans mes mains pour le poser délicatement dans la couverture préparée pour lui. Un coucouche-panier beige à pois, usé par les lavages répétés. Puis il est parti pour toujours avec la véto.
J’ai aimé et j’aime tous mes chiens, sans exception, sans faire de différence, mais Charlie était vraiment spécial, comme Diégo, dans des genres différents.
La photo repérée sur internet alors que je cherchais des teckels à poils durs à adopter était celle de Charlie, avec sa touffe de poils hirsutes sur le sommet du crâne, et un air d’enfant sage sur sa photo d’école. Pourtant, une fois chez l’éleveuse, nous avons choisi Nénette. Nous voulions une femelle, c’est plus facile pour les petits besoins. Et nous avons pris rendez-vous pour quelques semaines plus tard, les chiens ne pouvant être adoptés qu’à 9 semaines, ce qui est encore bien trop tôt.

La photo de Charlie sur internet.
Charlie à trois mois.

Un jour de la fin janvier 2015, nous nous sommes rendus chez l’éleveuse, au milieu des vergers, près d’Azay-le-Rideau pour récupérer Nénette (qui aurait dû avoir un nom en « j », mais nous, on s’en foutait…). La toute petite mignonne nous attendait. On avait préparé un couffin pour le voyage. Il restait deux chiens présents sur la portée de onze chiots : Nénette et un misérable laissé pour compte maigrichon, hirsute et plaintif, « Jazzy » dont la dame nous apprend qu’il n’a pas trouvé preneur, qu’il est très gentil, que c’était pourtant leur préféré. Je prends le petit chien chétif dans mes bras, ce qui, on le sait, est une erreur fatale, et j’en tombe instantanément amoureuse. La dame nous le brade à moitié prix, et nous repartons avec deux chiens minuscules pelotonnés dans le petit couffin dans les bras d’un papa attendri. J’ai souvent dit par la suite que le Jazzy rebaptisé Charlie était comme ces imprimantes bon marché : pas cher à l’achat, mais très couteux à l’entretien !

C’est peu dire que je n’ai jamais regretté cette adoption inattendue.
Cette décision faite sur un coup de cœur a été une des plus belles choses qui me soient arrivées. Charlie et moi, on est tombé amoureux ce jour-là, et on s’est aimé follement jusqu’à ses derniers instants. Quelques minutes avant sa mort, je le tenais dans mes bras, sa tête sur mon épaule, et je sentais son souffle léger et court dans mon cou. J’étais tout pour lui. Il m’avait choisi, et c’était un peu injuste pour les autres membres de sa famille.
Quoi qu’il se passe dans sa vie, son retour de promenade avec José, son déjeuner, son dîner, il courrait me retrouver pour m’en faire part. Quand je m’éloignais, il était perdu et désespéré. Quand je revenais, il poussait des cris de joie qui faisaient penser à des cris de phoque, rauque, profond et plein de reproches. Il passait ses journées près de moi, plus près, plus près. Je disais que si ça avait été possible, il aurait fusionné avec moi. Allongé près de mon bureau, sa tête à angle droit coincée contre les tréteaux de la table, au risque d’un torticolis.
J’ai pris la dernière photo de lui à cet endroit, à mes pieds, au plus près, et c’est ainsi que je le vois dans mon cœur.


Il était mon ombre, mon double, mon reflet. Jamais moi sans lui, jamais lui sans moi. Un cœur aimant d’un amour sans conditions, total, vital, profond. Je l’ai aimé au premier regard et il me l’a bien rendu.
Et son papa aussi. Nous avions un attachement sans borne pour cet être démuni, si gentil, si doux, si confiant. La vie de Charlie a été une source intarissable de bonheur pour ceux qui vivaient avec lui. Rien n’était plus doux et plus gentiment docile que ce chien soumis, qui se prêtait à tout sans jamais râler, sauf quand je lui faisais des bisous sur le ventre quand il dormait. Il n’aimait pas ça !
Mon petit compagnon de chaque jour, fidèle comme une ombre, qui se déplaçait dès que je changeais d’endroit, entre le bureau où je dessine et mon ordinateur, même si c’était juste quelques secondes pour changer une musique ou un podcast, qui descendait les escaliers pour me suivre quand j’allais chercher à boire, ou ouvrir la porte à un livreur. Il était toujours inquiet d’être le plus près possible de moi. Certain dirait « un pot de colle », mais c’était tellement fort, tellement beau, tellement doux, et si innocent et candide que jamais ça ne m’a gêné, ou agacée. Il me cherchait dans la maison, me retrouvait sous ma douche, entrouvrait la porte des toilettes pour vérifier que c’était bien moi, et remuait la queue au seul son de ma voix… Dès que je sortais pour une course ou une autre, il gémissait et se plaignait, et mon retour était salué d’aboiements langoureux et éraillés. Il allait chercher sa voix profondément, dans l’excitation provoquée par mon retour, et elle sortait, râpeuse et gutturale, avec des reproches et du désespoir… « Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Il était aussi assez bizarre, un peu comme Diego. Lorsque nous l’avons récupéré, il était maigre comme un clou, et on a même cru qu’il ne survivrait pas, parce qu’il était un petit chien timide, en retrait, et qu’il n’avait pas eu suffisamment accès aux tétines de sa mère qui devait nourrir onze chiots, ce qui n’est pas de la tarte. Malgré les bons soins de l’éleveuse, il n’avait pas non plus reçu sa dose d’amour et de confiance. Et puis un jour, j’étais là pour répondre à tout.

On ne peut pas dire qu’il réunissait les critères de la race. En grandissant, il avait le poil doux et soyeux, facilement emmêlé en longues dreadlocks laineuses. Il avait une frange et des moustaches de griffon, des yeux doux bordés de très longs cils, des griffes de Totoro, longues et noires, des quenottes d’un blanc remarquable, un corps très long et des pattes très courtes, d’où ses problèmes de dos et sa paralysie.
C’est celui de nos chiens que nous avons le plus emmené chez la véto… Les oreilles, les yeux, les tétines, les petites boules ici et là, les bobos divers et variés, et, événement notable, une montée de lait ! Comme il dormait avec moi, collé-serré contre mon ventre, il profitait à fond de mon traitement hormonal pour la ménopause. Conclusion, une grosseur d’un téton dont il s’avère qu’il est rempli de lait et étonnement sans précédent de notre véto.
En grandissant, il a dû aussi être castré pour cause de trop grande activité. Pris dans des tempêtes hormonales, il ne mangeait plus.
Puis, un jour de 2025, ses pattes arrières n’ont plus répondu. C’est fréquent chez ce type de chien, mais, à notre étonnement et soulagement, grâce à son courage et sa détermination, et l’aide de nos vétérinaires, il a progressivement récupéré, jusqu’à retrouver une démarche chaloupée digne d’Elvis Presley.

Charlie en plein effort.

C’était un chien contemplatif, qui s’arrêtait pour regarder voleter les papillons, lézardait sur la terrasse le nez au vent, sentait les fleurs du chemin, aimait rôtir au soleil. Lent, tranquille, il prenait le temps de tout, sauf, peut-être pour aboyer sur tous les ennemis et intrus qui pénétraient son espace vital. Il regardait passer les trains avec un interêt de petit garçon.

Charlie pensant tranquillement. Chemin des papillons – 2025

Il était absolument adorable, même quand il aboyait à tous les pigeons, les chats, les chiens, les gens. C’était le chien le plus câlin, tendant son museau pour recevoir des baisers, des caresses sur son poil de soie fine qui servait également de serpillière et d’attrape-poussière. Contrairement à sa sœur, qu’il vénérait, il n’aimait pas trop jouer à la balle ou se baigner. Pour lui, jouer, c’était courir après Nénette et lui mordiller les cuisses, puis revenir se coucher à mes pieds, me servant de chaussons en fourrure au plus chaud de l’été.

Lorsque nous avons adopté nos chiens, on a décidé, mon mari et moi, de ne pas suivre les « il faut que » tant que cela ne leur nuirait pas… Après avoir dormi sur le canapé du salon pour les endormir dans mes bras, et y avoir terminé ma nuit avec mes deux chiots endormis et des courbatures, nous avons décidé de les accueillir dans notre lit. Quand il avait froid, Charlie se glissait comme un petit taureau aveugle sous la couette et se pelotonnait contre moi. Je sens encore son petit corps tout chaud blotti contre le mien.

Dire que je suis dévastée de son départ au paradis des chiens serait trop peu. À chaque fois que je perds un chien, mon cœur est brisé, mais Charlie n’avait que onze ans et demi. Je perds plus qu’un ami, un enfant poilu imparfait, vulnérable et doux, dont la présence de chaque instant remplissait ma vie au quotidien. Je ne peux dire adieu à sa petit bouille poilue, son sourire plein de dents, ses longues oreilles… Je ne veux pas n’avoir comme souvenir que les dernières semaines de sa vie, qui le firent souffrir, qui le diminuèrent, et qui me font mal. Sa petite poussette pour le balader, mon foulards à pois, tout ce que nous avons fait pour essayer de réduire ses souffrances et lui donner encore un peu des joies qu’il avait dans l’existence, jusqu’à lui dire adieu dans un dernier geste d’amour qui nous a demandé un courage fou.
Je ferme les yeux sur mon chagrin et mes larmes, et je le revois, dans le couloir, m’attendant couché sur le dos, ses petites pattes repliées sur le torse, agitant la queue et frétillant ou encore me sollicitant sur la dixième marche de l’escalier qui le mettait à mon niveau, le museau glissé entre les balustres, quêtant une caresse et un baiser. Je revois son petit corps dodu installé au bout du canapé, à mes côtés, dormant paisiblement, sa petite langue rose à demi sortie ou encore son museau glissé par la vitre de la voiture, faisant voler ses longues oreilles à tous les vents et par tous les temps, parce qu’il adorait ça. On s’enveloppait de cache-nez et montions le chauffage pour lui ouvrir la fenêtre, l’hiver. Il était pourri-gâté, c’est vrai, et nous en sommes fiers.
L’amour que j’ai reçu de ce chien a été l’amour le plus pur, le plus désintéressé que j’ai jamais reçu. Les chiens nous aiment comme nous sommes. Eux-même vivent dans une totale ignorance de leur beauté, de leur grâce, de leur charme. Ils nous offrent leur dévouement et leur amour sans calcul, sans arrière-pensée. C’est ainsi que Charlie m’a aimé, et que je l’ai aimé en retour.

Merci à lui d’avoir partagé son adorable existence, sa bouille, sa joie, son innocence, avec nous, humains si imparfaits. Merci à la vie de l’avoir mis sur notre route, un jour de 2015, alors qu’il n’avait que quelques semaines, et d’avoir rempli notre chemin de son amour sans limites.

Aujourd’hui, on lave gratis…

Je m’interroge grandement sur le glissement progressif vers la droite extrême, bien que la population et les élites en connaissent les dangers, et la dernière guerre n’est pas si loin qu’on en ignore la menace et les périls.

POURQUOI ?

Pourquoi les gens deviennent-ils de plus en plus racistes, violents, repliés sur eux-mêmes ?

Parce que non, ça n’a pas toujours été comme ça. La parole de l’impensable s’est libérée…

La seule réponse que je trouve est que les populations subissent ce qu’il est commun d’appeler « un lavage de cerveau ». Un lavage à 90° quotidien…

D’une part, on réduit les moyens éducatifs conduisant à la mise en place de l’esprit critique et de la libre-pensée, on réduit le vocabulaire des masses, son savoir, ses connaissances, et on remplit le vide par la haine de l’autre, la peur, la violence, et les instincts les plus rudimentaires et grossiers. Les poncifs éculés, les banalités, les idées les plus indigentes fleurissent comme si elles étaient de brillants concepts et sont développés à longueur d’émissions vomitives, tant dans la platitude des propos que dans la violence à les asséner comme vérités premières.

La bêtise, les bas instincts dont toute pensée nous incite à nous méfier depuis la nuit de l’humanité progressent à grands pas. L’intelligence, la réflexion, la finesse sont moquées. La rigolade la plus vile, souvent aux dépends des faibles, des marginaux, de ceux qui s’émancipent des « règles » se répand comme une moisissure sur les réseaux et dans les médias. La parole est donné à des imbéciles suffisants. Les émissions « qui donnent mal à la tête », ou qui sont juste à la lisière du politiquement correct, disparaissent et sont remplacées par des zoos humains, où de pauvres pantins désarticulés donnent à voir le vide sidéral de leur conscience de soi…

On est mal barrés…

Je ne comprends pas que ces personnes qui avalent jour après jour leur dose quotidienne de lessive de cerveau ne soient pas conscientes de la manipulation dont elles font l’objet.
Le lavage de cerveau qu’elles subissent les confortent dans leur haine du différent, et donnent un sens et une solution aux peurs que les médias de masse insufflent chaque jour plus profondément dans des esprits déjà craintifs, et prêts à la haine. Ils sont comme endormis dans les vomissures et la crasse de l’amertume et de la rage impuissante. On les endort chaque jour davantage avec le soporifique du bouc émissaire et on les aveugle sur les causes véritables de leur misère et de leur désarroi. Et eux, hypnotisés, endormis et subjugués, ils marchent dans l’obscurité vers les ténèbres.

Petite citation sur la manipulation mentale…

« La manipulation fait partie du quotidien des civilisations comme l’Occident moderne où systèmes de pouvoir, conflits d’intérêt, rapports de force, sont omniprésents.

Dans une telle civilisation, toute communication peut ainsi être une forme d’influence ou de manipulation.

La manipulation mentale induit un rapport de pouvoir qui aboutit au contrôle psychique d’une personne. Plus précisément, c’est « la modification de l’état mental d’un individu par un autre dans le dessein de lui faire faire quelque chose ». Ce qui peut se résumer en un « consentement fabriqué ».

La propagande ou la publicité cherchent à mobiliser le comportement des masses à court terme, en utilisant parfois des moyens irrationnels. La désinformation est considérée, selon son utilisation, comme une arme de guerre ; elle est cependant utilisée comme la propagande pour manipuler l’opinion publique.

La désinformation est « probablement une des manipulations les plus difficiles à déceler et à identifier », c’est un des principaux points faibles de la société de l’information. »

Ce n’est pas moi qui le dit, c’est wikipedia…

Il n’est pas difficile d’échapper à ce rinçage journalier. Il suffit d’éteindre la télé. Une fois le cerveau débarrassé des scories et du prêt-à-haïr instillé par les médias, il sera possible de lire. Lire libère. Les mots « livre » et « libre » ont pour origine le mot latin liber, qui veut dire « partie vivante de l’écorce » (n’est-ce pas magnifique ?).
Et de penser.
De laisser aussi s’exprimer le cœur. Comment être libre quand on désire le malheur d’autrui. Mené par la haine et de méprisables pulsions comme l’envie, la mesquinerie, la petitesse, la jalousie, comment être heureux ?

Meli-Melo Movie


SPOILER ALERT. Cet article dévoile des péripéties et des éléments du drama Melo Movie.
Si vous n’aimez pas qu’on déflore votre futur visionnage, ne lisez pas cet article !
SPOILER ALERT 2. J’ai pas trop aimé… Si ça vous agace, ne lisez pas non plus !


Je viens de finir de regarder « Comme Un Film » sur Netflix. Melo Movie, de son nom en anglais.
Comme d’habitude, j’en attendais beaucoup, et comme souvent ces derniers temps, mon espoir a été déçu.
Cette histoire d’une simplicité déconcertante est délayée jusqu’au jus de vaisselle pour tenir les 10 épisodes prévus. Comme un des personnages est critique de cinéma à la dent dure, il ne m’en voudra pas de suivre son exemple.
Le contexte, pour commencer. Il s’agit de parler de cinéma, et de cinéma, on ne parle pas du tout. L’essentiel des dissertations intérieures aussi  longues et poussives que plates que banales, portent pour l’essentiel sur les relations romantiques, les souvenirs, l’affection de papa-maman.
Les seuls questionnements qui ont un sens sont les réflexions d’un jeune frère qui se demande qui était son hyung, son grand frère, à la mort de celui-ci.
Du cinéma, on ne parle pas. Ni comme cinéphile ni comme technicien. Lee Na-eun, la scénariste, aurait pu utiliser son scénario comme canevas pour évoquer, épisode par épisode, soit un film du patrimoine mondial, soit un aspect technique de la fabrication d’un film : scénario, décors, costumes, tournage, réalisation.
Là, rien. Vide abyssal. Même lorsqu’on voit les personnages au travail, on nous offre soit une caricature, comme celle du réalisateur excédé, soit un vague travail sur le scénario dont on n’apprend rien. La musique originale d’un film ? Bof ! Une chansonnette… De la réalisation non plus, nous n’apprendrons rien.

Lire la suite « Meli-Melo Movie » →

My dearest.

Une analyse du drama.

(Attention, cet article contient des informations sur le contenu du drama. Si vous n’aimez pas que le contenu d’un programme que vous n’avez pas vu soit dévoilé, ne lisez pas plus loin…)

J’ai fini de regarder My Dearest hier soir, après avoir longtemps attendu la traduction des deux derniers épisodes.
Du début à la dernière image, j’ai été saisie par ce drama, qui a capté mon attention, et mes émotions de semaine en semaine.
Bien sûr, comme tout le monde, j’ai compris assez vite qu’il s’agissait d’une libre adaptation du roman de Margaret Mitchell « Gone with the wind », avec l’insupportable Miss Scarlett, Melanie, Ashley, et Namgoong Min endossant le rôle de Rhett Butler. J’avoue que, dans le premier épisode, je me suis dit que je n’avais guère envie de me retaper cet indigeste histoire, mais le sourire en coin de Namgoong Min m’a incité à en voir davantage, et, je le confesse, j’ai un très grand faible pour les dramas coréens historiques, c’est-à-dire en costumes, tout comme j’adore les films « de cape et d’épée ».
Rapidement, l’histoire coréenne a fait dérailler la stricte adaptation du roman, et du film… La guerre de Sécession est devenue une invasion, ce qui immédiatement situe l’époque et définit les costumes, les habitudes, la politique et désigne le gouvernement, et le roi. Les esclaves noirs ont été remplacés par des prisonniers de guerre et des otages, ce qui n’a rien à voir avec l’aspect systémique du commerce triangulaire et tout à voir avec la brutalité de la guerre et les us et coutumes de ces pays. L’histoire s’est donc vite échappée de son modèle pour, finalement, ne plus à voir grand chose avec le contexte du roman, ni avec les personnages bien connus.

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