Chapitre 1…

Tu m’as prise dans tes bras et je me suis effritée comme une feuille sèche. Mon cœur s’est effondré sur lui-même dans une pluie de débris dorés. C’est ce que je suis. Une feuille d’automne.
Ce matin, je me suis réveillée dans un corps sans frisson. Il s’est désaccoutumé du plaisir sans m’en avertir. Mon corps n’est pas âgé, mais c’est le corps d’une femme qui est passé au delà de l’échéance de sa féminité. Un corps indésirable. Un corps apprivoisé. Hier soir, comme tous les autres soirs, nous avons abandonné nos corps au sommeil. Nous les avons laissés en friche, environnés des ronces de l’ennui et de la routine. Comme tous les autres soirs, nous nous sommes tourné le dos et, repliés entre nos bras, nous avons sombré dans l’eau noire des rêves. L’amour a pris les formes de la tendresse, et la passion est toute dans les gestes du quotidien et dans l’affirmation toujours recommencée de notre attachement l’un à l’autre. Nous sommes comme le dit Platon, des êtres ronds, des demi-sphères siamoises liées par nos vertèbres, les deux faces d’un même corps, mais dos à dos, nous ne nous rencontrons jamais.

Dans mes rêves, mon corps sans âge se déploie. Il est éternel. Il est capable de tous les exploits, de toutes les audaces. Un corps de rêve qui peut tout.
Dans mes rêves, tu n’es pas là. Ce ne sont pas tes bras qui m’enlacent, ton cou que j’embrasse, tes doigts qui me touchent. C’est de la matière des songes dont sont fait mes amants.
Cette nuit-là…
Cette nuit-là, je rêve. 
Nous sommes toi et moi. Toi, mon ami au visage incertain et confus que pourtant je reconnais. Nous n’avons pas d’âge, nous sommes jeunes. Le lit est grand comme un champ infini, nous n’en touchons pas les bords. Nous sommes allongés dans un fracas de draps blancs, la tête sur un oreiller. C’est la nuit. Je le sais parce qu’au-dessus de nous se déploie le ciel nocturne. L’instant d’avant, nous étions encore dans la chambre, mais le rêve nous a transportés sous les étoiles. Nous regardons le ciel, les astres, le cosmos, la lune qui nous épie de son œil mi-clos. Nos mains se touchent et s’étreignent. Cette nuit-là, dans mes songes, je prends plaisir à caresser ta poitrine, tes épaules, ton ventre chaud. Nous roulons l’un sur l’autre en silence, nos jambes et nos pieds jouant à qui dessus qui dessous. Je t’attire à moi, tu penches sa tête et m’embrasse, ta langue comme un petit serpent mouillé se glisse entre mes lèvres. Je prends conscience que nous sommes entrelacés dans ce lit sans limite. Je sais que j’embrasse le prohibé, l’interdit, l’ami intouchable. Je me dis non, mais je le fais quand même. Mon ami, c’est celui avec qui rien n’est possible, parce que ce qui est en jeu, c’est l’amitié. On ne couche pas avec un ami, on ne le caresse pas, on n’embrasse pas ses yeux, on ne glisse pas ses doigts dans les fentes, et l’ami non plus ne met pas sa main dans notre sexe et ne glisse pas sa langue dans notre bouche. Un ami, c’est proche, mais c’est loin aussi. Ça ne dépasse pas une certaine distance de sécurité. On s’embrasse, mais la joue. On se touche, mais l’épaule. On se caresse, mais la main. Le corps est parsemé de zones intouchables. S’y aventurer, c’est glisser dans la chair, ses embuscades, ses remous et ses feintes, c’est connaître la joie insondable et le ravissement de soi-même. 
Cette nuit-là, je rêve…
C’est un matin d’hiver et l’air est bleu. Je regarde autour de moi. Les branches des arbres, les voitures, les autres qui arrivent en courant dans la cour, ceux qui garent leur mobylette sous l’auvent pour les vélos, la vapeur qui s’exhale de ma bouche. Tout se meut avec difficulté, lentement, lourdement.
Je suis dans le film de ma vie. Je te vois au loin, avec tes jambes maigres et ton anorak, comme ça s’appelait alors. Tu me souris, tes dent ornées d’un appareil monumental. Tu as tout ce qu’il ne faut pas… Des dent en fer, des lunettes, des bouts de toi qui poussent au hasard, des boutons, mais tu es mon ami, et c’est ton sourire que je vois de loin. Ton sourire, c’est le soleil. Il m’éblouit !
Je me souviens de toi, François.
Dans la cour de l’école. Nous avons 13 ans. Ton corps étroit, tout en tige et en fil de fer, ta tête surmontée d’une forêt de boucles sans ordre, tes lunettes de travers, ton éternel duffle-coat bleu marine, tes kickers écroulées. Je t’attends au bout de l’allée, et tu me fais signe en accrochant ton vélo sous l’auvent.
Tous les matins.
Nous ne pensons qu’à rire. Tu es mon confident, mon autre moi, mon double comme peuvent l’être des amis à 13 ans. Nous nous confondons en un, nous exigeons de penser pareil, d’aimer les mêmes choses, de voir les mêmes films et d’écouter les mêmes chansons. Nous lisons de même. Nous nous forgeons une identité commune, une hydre à deux têtes, toi et moi, unique et incompréhensible. Nos mots sont un code, nos rires sont secrets, et tout le reste nous est étranger. Nous nous asseyons contre le mur de la cour, tes longues pattes croisées me servant de fauteuil. Je m’installe dans l’espace entre tes genoux, m’appuie à ta poitrine et nous lisons le même livre. On marche, mains dans les poches et sac au dos, bavardant dans la lumière jaune de la fin de l’après-midi, froissant les feuilles tombées des tilleuls, retournant dans nos chacun chez nous où, une fois la porte refermée, et avant toute autre chose, nous nous précipitons sur le téléphone pour reprendre la conversation que nous venons d’interrompre.
En grandissant, nous expérimentons les premières attentes extatiques d’un élu ou d’un autre, les étreintes timides d’une fille ou d’un garçon, les mains saisies furtivement, disséquant dans la nuit les désillusions et les revers de nos amours naïves. À 15 ans, nous fumons en nous récitant des poèmes. On sera comédiens, écrivains, peintres. nous nous promettons tant.
Je me souviens de moi…
Dans la cour, déjà, je frémis de te voir, sous l’auvent des vélos et mobylette, accrochant ta bécane, comme tu dis. Je t’attends depuis longtemps, comme une fleur gelée, pour te voir arriver. J’attends ton signe de la main pour te le rendre avec ferveur. Je palpite à ton approche. Mes yeux rétrécisse l’espace autour de toi. Dans l’adorable danse que sont tes gestes et tes pas, dans ta voix qui chante, je trouve ma place. Et je trouve refuge dans le flot incessant de nos bavardages. Toi, tu es l’innocent objet d’un amour ignoré. Même moi, je ne comprends pas mes sentiments. Tu pointes ta silhouette dégingandée sans arrière-pensée, et tu me prends par l’épaule. Ton bras sur mon épaule, c’est mon paradis.
La cour de récré du collège est un minuscule camp retranché. Deux cours séparées par un bâtiment préfabriqué, une sous l’œil de l’administration, l’autre où passent des surveillants d’un pas balancé et indifférent, notre préférée. Pas un arbre, pas un brin d’herbe, à part les touffes récalcitrantes qui poussent le long des murs de ciment. On regarde les autres, et leur vie pleine d’enfance à laquelle nous ne participons pas. Ce n’est pas du mépris, mais nous sommes dans une sphère à nous, avec nos mots et nos livres. Nous sommes nous.
Pour tout avouer, en ce temps-là, j’ai déjà honte de mon corps. Sans que jamais ce ne soit clair, sans que ce soit dit, je sais que mon corps pose problème, bien qu’il soit d’une banalité absolu, ce qu’aujourd’hui je sais. Ses contours précis ne correspondent pas à l’infini de mon monde intérieur. Il me pose là, sur la planète. Il me définit, moi qui suis sans fin. Il me fait exister, moi qui suis sans forme précise, sans netteté, changeante comme les nuages indifférents qui passent sur l’école, et sur notre vie.
J’ai rendez-vous avec toi, dans ce rêve, et tu m’offres tous les visages de ta vie, l’un après l’autre, sans chronologie. Ton corps se déploie dans sa maturité, puis, l’instant d’après redevient le corps mince et délicat de ton adolescence. Tes mains qui ont vécu remplacent celles, étroites et blanches de ta jeunesse. Tes cheveux bouclés et joyeux se transforment sous mes yeux en crinière grise. Seul ton regard, sous tes cils qui sont le fardeau de ta paupière rose, est toujours le même et me fixe avec intensité. À l’extérieur de moi, je vois tes yeux clos malgré mes yeux fermés. Je vois ton corps qui est un paysage. Tout est mouvant.
François.
J’embrasse ton front, tes sourcils et glisse mes mains dans la soie de tes cheveux. Je sens ton souffle à mon oreille.
Je n’entends pas ce que tes lèvres murmurent…
Cette nuit-là…

Je m’éveille, encore dans la jouissance de ce rêve amoureux que j’emprisonne dans ma mémoire. Puis je me pelotonne. Je t’entends qui ronfle un peu. Ça me berce. Je sens contre mon dos ton souffle et la chaleur qui émane de ton corps nu.
Je ferme les yeux. J’essaie de rattraper le rêve qui s’est enfui ailleurs. J’aimerai sentir de nouveau et les mains, et la chair, et aussi la langue impudique. J’en cherche les sensations dans le flou et le noir, puis je naufrage dans la mer d’une nuit sans image.
(…)


De nos corps un festin. Extrait.

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Noüy. Nu masculin vu de derrière. 1892.

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