Le corps indésirable. (suite).

Nora lui caresse le front, et glisse ses doigts dans les boucles soyeuses du jeune homme. Elle le regarde toujours comme si elle avait trouvé un merveilleux bijou… Mais Sami sait bien, lui, qui a trouvé un trésor. Ce jour-là, le jour du baiser sur la main et des larmes, c’est le jour où il est arrivé sur terre. Jusque là, il avait plus ou moins vécu en enfer. Quand Nora l’a trouvé, quand elle l’a déterré, et amené au jour, son cœur s’est ouvert comme une noix et a laissé entrer la lumière. Il était toujours gros, c’était toujours la galère, mais la main de Nora dans la sienne le rendait léger comme un ballon de baudruche.

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Le corps indésirable.

Les pales du ventilateur hachent l’air déjà étouffant de cette aube caniculaire. Il fait chaud tous les jours, ici. Tchac, tchac, tchac… Le ventilateur envoie un peu d’air frais vers le lit où dorment encore Sami et son amoureuse. La brise emporte et fait danser les voilages des fenêtres ouvertes. Vers le dedans, ils flottent comme des fantômes saccadés, agités de soubresauts, puis, avalés par les deux fenêtres, ils s’en vont flâner dehors, à peine retenus par les circonvolutions de fer forgé de la balustrade qui ferme les balcons. Dehors, au-delà, la ville déroule ses rues poussiéreuses, ses façades blanches, les fenêtres qui ressemblent à des regards noirs et vides. Au loin, dans l’air vibrant, le pont, le port, et les appels langoureux des cornes des bateaux qui le quittent, menés par le bout du nez par de minuscules bateaux-pilotes. Le brouhaha de la ville, étouffé par la distance, est un bourdonnement familier. On entend les cliquetis des boutiques au rez-de-chaussée qui ouvrent leurs rideaux de fer, et le chant des oiseaux perchés dans le néflier rebelle qui a poussé sans autorisation entre les pavés de la rue.

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Chapitre 1…

Tu m’as prise dans tes bras et je me suis effritée comme une feuille sèche. Mon cœur s’est effondré sur lui-même dans une pluie de débris dorés. C’est ce que je suis. Une feuille d’automne.
Ce matin, je me suis réveillée dans un corps sans frisson. Il s’est désaccoutumé du plaisir sans m’en avertir. Mon corps n’est pas âgé, mais c’est le corps d’une femme qui est passé au delà de l’échéance de sa féminité. Un corps indésirable. Un corps apprivoisé. Hier soir, comme tous les autres soirs, nous avons abandonné nos corps au sommeil. Nous les avons laissés en friche, environnés des ronces de l’ennui et de la routine. Comme tous les autres soirs, nous nous sommes tourné le dos et, repliés entre nos bras, nous avons sombré dans l’eau noire des rêves. L’amour a pris les formes de la tendresse, et la passion est toute dans les gestes du quotidien et dans l’affirmation toujours recommencée de notre attachement l’un à l’autre. Nous sommes comme le dit Platon, des êtres ronds, des demi-sphères siamoises liées par nos vertèbres, les deux faces d’un même corps, mais dos à dos, nous ne nous rencontrons jamais.

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