Diego.

J’ai eu un ami. Le plus fidèle des amis. Où que j’aille, quoi que je fasse, quoi que je dise, mon ami était près de moi, d’accord avec moi, heureux avec moi.

Cet ami était un chien.

Diego.

Mathilde l’avait trouvé errant.
La semaine précédente, j’avais dit « Quand je rentre de Paris, mercredi, nous irons à la SPA chercher un chien ». Le chien qu’elle attendait depuis longtemps. Et ce jour-là, dans la cour du collège se trouvait un chien brun et touffu aux yeux jaunes. Le chien s’est retrouvé dans la voiture de ma mère, qui gardait la petite, puis dans son salon… Mathilde m’avait prévenu, l’air réjoui. « Il y a une surprise à la maison ! ». « Une surprise avec des poils ? » j’ai demandé.

Diego était un don du ciel, pour ne pas dire un cadeau de Dieu.

Nous avons installé le chien sur une couverture, avec, dans l’idée, de faire quand même un tour à la mairie et chez le vétérinaire, au cas où il s’agirait d’un fugueur. Le lendemain, au moment de la petite balade hygiénique, notre secouru se couche et refuse de marcher. Je pense « Ça y est ! On a hérité d’un chien malade et paralytique ». Je prends la bête dans mes bras direction le cabinet du vétérinaire non loin. Il n’était pas paralysé, le pauvre. Il avait les coussinets à vif à force d’avoir marché droit devant lui. « Trente kilomètres peut-être »… a dit le véto.
Les recherches d’un éventuel propriétaire faites, et sans résultat, nous avons adopté la bestiole. On a hésité quelque temps sur le nom. Je penchais pour Moujik, vu sa tignasse mal coiffée et son air affamé, ou Raspoutine. J’étais dans ma période russe. Mais finalement, toute la famille s’est arrêtée sur Zorro. Mais franchement, qui a envie d’appeler son chien Zorro ? On a donc opté pour le vrai nom de Zorro, Don Diego de la Vega de son nom complet. Diego pour les intimes. Monsieur Diego pour tout le monde.

Et nous voilà partis pour seize ans de vie commune.

Il était bizarre, Diego. Il n’avait pas de queue. Non parce qu’on lui avait coupée, il était juste né sans. Ça s’appelle « anoure » en langage savant. Il avait sept doigts de pieds à une patte, et les tétines alignées en quinconce. Mathilde disait toujours qu’il avait dû s’enfuir d’un labo de recherche. C’était un bâtard de Griffon Korthal, avec une touche de setter. Quand on me disait « il est beau votre chien, c’est quoi, sa race ? », je répondais « c’est un shaker »… « Ah, connais pas ! » « Hé bien, vous mettez plusieurs races dans un shaker, et vous secouez ! » C’était plus distingué que bâtard, shaker. Ça faisait chic ! Encore jeune, il avait un regard d’un jaune perçant qui mettait le monde mal à l’aise. Il donnait l’impression d’aller au fond des gens avec son regard de topaze. Il avait un pelage épais, composé d’un poil dru et brun et d’une sous-couche laineuse. Pour nous moquer de lui, nous l’appelions le chienge, ou le chourse, il avait des oreilles un peu cassées et tombantes, mais courtes et placées haut sur sa tête avec lesquelles il parlait la langue des humains. Il était de taille moyenne, grand, sans être géant, et possédait une belle truffe brune.
Il avait mauvais caractère. Ça lui a coûté ses attributs, hélas.
Il est resté de mauvais caractère.

Jamais ce chien ne m’a ennuyé. j’aimais l’emmener faire sa balade dans la promenade des Rabois embaumée de tilleuls. Quand il s’emmêlait autour d’un tronc, il faisait de lui-même marche arrière pour libérer sa laisse. Il croyait que les chats vivaient dans les arbres, pour en avoir vu un, un jour, grimper vite fait dans un tilleul. Quand on lui disait « mimine ! », il s’arrêtait, le nez en l’air. Il avait peur des gros tas de feuilles, en automne, qu’il évitait soigneusement en passant trois mètres au large, mais il aimait marcher dans les tapis de feuilles mortes et les faire craquer. Il détestait les autres chiens, c’était un misanthrope canin. Par contre, il n’en menait pas large quand mademoiselle Margotte et Madame Vicky venaient à la maison, s’installaient sur son coussin et mangeaient ses os et son poulet mort en caoutchouc. Étrangement, il n’aimait pas les chiens dehors, mais supportait ceux qu’on lui imposait à la maison. Il avait une aversion particulière pour les caniches. Baki, le caniche de notre propriétaire, et deux affreux caniches noirs qui éructaient, étranglés par leur collier, en passant devant notre porte. Je n’avais qu’à dire à Diego « Les ennemis! » (je disais ça en portugais, inimigos, il comprenait mieux, pour une raison mystérieuse et non encore élucidée) pour qu’il se précipite sur la porte en aboyant. Un autre de nos voisins, qui a dû habiter deux ans au coin de la rue, possédait un magnifique retriever, Dzimba. On pouvait faire manger n’importe quoi à Monsieur Diego en invoquant simplement le nom et la possibilité que Dzimba puisse se régaler de sa gamelle. Des années après que le voisin eut pris sa camionnette et fut allé vivre sous d’autres cieux, il suffisait de dire « Dzimba » pour que Diego file au coin où était son écuelle en grognant. Même le simple « Dzim… » le mettait en rage.
Quand on l’emmenait se balader dans les champs, il nous abandonnait rapidement et on le retrouvait nous attendant patiemment à la voiture. Jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il avait un souffle au cœur, le pauvre.
C’était l’ennemi personnel de tous les ballons, surtout ceux de basket. Ils ne duraient pas cinq minutes, et finissaient, tout aplatis, dans la gueule du fauve qui nous provoquait alors, ballon flapi entre les dents, en remuant son derrière sans queue. Pour qu’il soit heureux, quand il faisait beau, je le laissais dans le jardin, m’imaginant les nombreux trous et ballons plats que j’allais retrouver, mais il se blottissait entre la première marche et la porte du jardin, à m’attendre éternellement. Il n’était pas heureux sans moi.
Mon chien m’adorait. J’étais son alpha et son oméga. Quand mon amoureux et moi nous embrassions dans la cuisine, ou que je câlinais ma petite fille, il déboulait au premier bruit de petits baisers, et aboyait copieusement. On s’amusait à le taquiner, cachés dans un coin, et nous embrassant le dos de la main à grand bruit. Il arrivait à grande vitesse et finissait sa course dans un dérapage contrôlé sur les tommettes. Pas de bisous sans lui !
Diego était un chien prodigieusement intelligent. Il savait compter jusqu’à trois, jouer et coller à cache-cache, comprenait tout, même les langages codés que nous mettions au point pour éviter qu’il nous comprenne. Il me tapait la main quand je lui disais high-five! Il comprenait l’anglais, le portugais, et même le charabia, se pointait pour sa gamelle quand j’agitais la clochette d’une guirlande indienne. J’avais fait sur lui l’essai de la méthode de Pavlov, et il dépassait nos espérances. Il cherchait vraiment à nous comprendre, et bien des fois, j’ai lu des réponses dans ses yeux d’agate.

Il ne fallait pas dire quoi que ce soit qui ressemblât à « voiture », ou pire encore « tu veux venir ? » Il adorait baver et étaler les fluides de son nez mouillé sur les vitres propres de ma voiture, aboyer dès que nous croisions n’importe quelle bête mangeant dans les champs. Pour lui, tout était « une vache », à commencer par les vaches, mais aussi les chevaux, les moutons, l’âne dans son enclos, ou la chèvre du voisin d’en face. Des restes de chasseur demeuraient en lui, bien au fond, et l’instinct prenait le dessus sur la raison quand il voyait nager en V une troupe de colverts sur la Creuse qui passait devant chez nous. Il se jetait à l’eau, et nous devions le récupérer à grand peine, épuisé par ses exploits, trempé et hors d’haleine. Il ressemblait alors à une serpillière. Il aimait l’eau, et pourtant il détestait la pluie. Quand nous le sortions par temps humide, il se retournait tous les trois pas, et nous jetait un regard courroucé, l’air de nous demander pourquoi il devait nous promener sous une pluie battante. Il avait des yeux qui en disaient long. Il nous disait sans mot qu’on l’agaçait, qu’il avait envie d’une petite croûte de fromage, qu’il n’était pas content, ou ennuyé, qu’il préférait qu’on ne lui parle pas et qu’il voulait dormir sur son tapis, mais aussi qu’il était content que je revienne des courses, et le plus merveilleux, c’était de voir dans son regard qu’il comprenait ce que je disais, et même ce que je ne disais pas.

J’avais en Diego un compagnon de chaque instant. Pourtant, il avait sa vie à lui, et était particulièrement rétif aux ordres qui contrariaient ses désirs. Il pouvait quitter mon atelier, sous le bureau duquel il ronflait à l’heure de la sieste, pour aller dormir au frais sur le carrelage de l’entrée, refuser de venir quand je l’appelais, même quand je prenais ma voix de sirène, lui promettant gâteries et caresses… Quand c’était non, c’était non…
Mais ces moments étaient rares et de courtes durées… Il était à chaque instant aussi proche que possible de moi. Ce qui fait qu’il étalait son grand corps poilu dans les quelques mètres carrés de mon bureau, rendant impossible toute circulation, qu’il me chauffait les pieds au mois d’août en dormant sous la table de l’ordinateur, que je lui marchais dessus en me levant du canapé. Je devais tout partager avec lui. C’était comme ça qu’il comprenait l’amour que nous avions l’un pour l’autre. Hélas pour lui, il était persona non grata dans notre chambre. Il passait donc la nuit collé à la porte, ou à errer dans notre maison tout en hauteur, faisant cliqueter ses longues griffes sur le bois des escaliers et se laissant choir de tout son poids sur le palier. Boum ! ça faisait.
Bien sûr, comme tout le monde, nous avons nos souvenirs de notre chien, comiques, étonnants ou merveilleux, comme sa peur des orages et des feux d’artifices, qui le faisait se cacher dans les recoins les plus exigus de la maison, ou comme quand il a brusquement disparu, que nous avons parcouru Mathilde et moi toute la ville en pleurant, et que rentrant bredouilles et désespérées, elle m’a dit « attends ! On n’est pas allées là… » Elle a ouvert la porte du garage, et il était là, pelotonné dans le coin le plus sombre, le plus éloigné, avec un regard de reproche terrible qui disait « vous m’avez perdu, et moi, j’étais tout seul ». On avait juste refermé le portail, le condamnant à passer un après-midi misérable. Ses rendez-vous chez la toiletteuse étaient aussi une torture, surtout la baignoire, la mousse et la douche. Il sortait tout beau et parfumé, l’air misérable. Parfois, déjà installés sur nos canapés jaunes pour une soirée télé, on le voyait pointer sa tête derrière la porte et nous regarder avec un air profondément déçu. On avait oublié de lui donner à manger !
Quand un chien nous fait la grâce de vivre avec nous pendant tant d’années, il passe du statut d’animal de compagnie à celui d’ami intime. Il est là pour les rires, et aussi pour les larmes. Tous les soi-disant « Maîtres » de chiens le savent. Les chiens ont des sens en plus. Ils comprennent ce qu’on ne dit pas, et ils savent tout de nous. Malgré nos défauts nombreux, ils nous aiment, dans la plénitude de leur cœur innocent. Diego était toujours heureux que j’existe, il me manifestait son amour à chaque instant, ne me faisant jamais de reproches, même pour mes insuffisances à son égard. Même quand j’ai dû le donner en garde à ma mère parce qu’il ne pouvait plus monter les escaliers. C’est un souvenir qui me désole. Mon pauvre vieux. La confiance des chiens à notre égard est un cadeau que nous ne méritons pas. Nous l’avons finalement récupéré, et c’est entre mes bras qu’il est mort.
Diego est parti à l’âge de 16 ans. Rester longtemps dans ma vie a été son ultime cadeau.
Cela fait neuf ans maintenant que mon vieux pote, mon chien, mon inoubliable, mon chéri, mon ami, mon amoureux transi, ma gueule d’amour, mon sale caractère, mon prodige canin, mon emmerdeur, mon tapis des Carpates, mon loup de salon, mon ronchon, mon âme sœur animale, le compagnon de mes promenades dans le champ et de mes heures solitaires, mon Diego, est parti chasser le mimine à poils dans les prairies infinies du Grand Manitou.
Comment oublier ta grande carcasse encombrante de chien bizarre. Comme tu n’étais pas mon chien, mais mon ami, je ne peux pas t’oublier, Diego.

Je demeure inconsolée.

Monsieur Diego en 2010.

1 réflexion sur « Diego. »

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