Mon père était du genre à conduire le bras à la fenêtre de la Simca, tapotant le toit du bout de ses doigts. Décontracté et patient, il chantonnait en attendant ma mère qui aimait nous faire attendre, entassés dans la petite voiture. Je revois sa nuque, avec ses cheveux coupés au rasoir par le coiffeur de l’avenue Descartes, et ses oreilles un peu décollées au travers desquelles passaient un soleil rouge. Il fumait négligemment ses Gitanes, envoyant par la fenêtre ouverte les volutes de fumée épaisse du tabac brun.
Il rentrait du travail à heures fixes, c’était en ce temps-là un homme à la régularité d’horloge. Il nous embrassait en nous frottant les joues avec sa barbe du soir, un baiser de papier de verre. On éclatait de rire. Mon père entrant dans la maison, c’était la joie et la légèreté qui revenait du travail avec lui. Le soir, pour épargner cette tâche à ma mère, mon père nous donnait notre bain, nous confondant avec des animaux à étriller. On ressortait de cette épreuve propres comme des sous neufs et rouges des pieds à la tête. Puis mon père disparaissait je ne sais où, tandis que nous mangions notre soupe dans la petite cuisine