Piémanson.

La plage de Piémanson, aux Salins-de-Giraud, est perdue au bout d’une Camargue dure et laborieuse, salée, craquelée, marbrée du rose des marais. Après le village, il faut rouler vingt kilomètres pour trouver la plage qui était quasiment déserte lorsque nous étions enfants. En traversant les marais salants, nous léchions nos bras salés par l’écume portée loin par un vent léger, soudain pris d’hystérie à l’approche de la mer. Sur la longue plage vide, les familles en pique-nique avaient arrimé leurs toiles rayées et leurs parasols tous les deux cents mètres, les jours d’affluence. La plage, entre deux bras du Rhône qui se jette en delta dans la Méditerranée, comme ne l’ignorent pas ceux qui ont étudié la géographie de la France à l’école, est longue et plate, sans dunes et parsemée de troncs de bois flottés charriés par ce fleuve puissant. Nos parents installaient pour la journée, autour du bus volkswagen, ce qu’ils appelaient un campement de caraques. Les caraques, dans le sud, ce sont les gitans, de ceux qui jouent de la guitare autour du feu, avec leurs enfants morveux et libres, leurs femmes attifées de jupes roses, en claquettes, leurs sièges de bagnoles déglingués en guise de canapé Ikéa. 

C’étaient comme ça. 

À peine arrêtés sur la plage, à bonne distance de la mer, nos pères se mettaient au feu du barbecue, avec leurs souvenirs de scouts. Nous, dès que s’ouvraient les portes coulissantes, nous filions dans l’eau. On avait déjà nos maillots sur nous, en prévision. Je ne sais quelle excitation nous prenait, absolue, de sentir l’eau, sa fraîcheur, son odeur, son goût. Le sable un peu gris, chargé de sel aux abords de l’eau, craquait comme une couche de chocolat sur un gâteau moelleux. Un sable sans traces, que nous marquions de nos pieds nus, doigts de pieds écartés. À cet âge, nous ne sortions de l’eau que pour manger les « chipos » ruisselantes, coincées dans un bout de pain, la salade de riz encore fraîche, les abricots mûrs, les yaourts « camarguais », nos préférés, avec du riz et du caramel au fond.

Nous restions sur la plage jusqu’à épuisement des forces et des provisions puis nous remballions le campement bohémien, la bouée noire géante, faite d’une chambre à air de tracteur, le vieux barbecue… Nous nous entassions, silencieux, à l’arrière du minibus, dans les odeurs de bananes chaudes. Le besoin d’eau et de soleil semblait pour un moment assouvi. Nous retraversions la Camargue dans le feu du ciel, vers Arles, puis vers Avignon. Parfois, nous chantions, sauf ma tante, qui chante faux. Nous sommes une famille de chanteurs, avec son répertoire de Brassens et de chants scouts, de complainte de Mandrin, de quatre coins du lit, de claire fontaine, de petit joueur de flutiau et d’auvergnat. Chacun y allait de son couplet, de son refrain, et quand on avait oublié les paroles, on faisait mmmmm. On finissait par s’endormir en tas, dans la nuit qui installait ses premières étoiles. Nous arrivions tard, à la maison de l’impasse, dinions d’un rien… Parfois nous ne prenions même pas le temps de nous rincer à l’eau claire et partions nous coucher salés comme des petits cochons pendant que nos pères remballaient les bouées et les sacs, et que nos mères rangeaient les restes du pique-nique dans les tupperwares. Nous nous abandonnions au sommeil, soûls de soleil, bercés par leurs conversations sourdes et tranquilles, sous le platane de la cour.

La plage, aujourd’hui, est sauvage, alors qu’elle était farouche. Le sauvage, ça attire le touriste. Les camping-cars et les caravane s’entassent et abîment.

Je n’y suis plus retournée. j’ai peur de mes souvenirs.

Photo de famille : Nous aux Salins-de-Giraud

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