Rue de l’Exil.

L’appartement que nous avons occupé pendant une vingtaine d’année à Lisbonne, rua Nova do Desterro, rue Nouvelle de L’Exil, avait des carrelages en carreaux de ciment datant des années 30.
Sous les toits, au quatrième étage sans ascenseur d’un immeuble mal entretenu, avec le ciel qui pleut à l’intérieur, sans chauffage l’hiver, nous avons finalement dû le quitter.
Il avait vu naître mon compagnon de vie.
Lui, il détestait devoir y passer de longues semaines lorsque le travail l’appelait à Lisbonne, mais pour moi, c’était un lieu de villégiature, c’était de merveilleuses vacances pleines de liberté, de bruits nouveaux, d’images uniques.
Meublé de bric et de broc, un mobilier « à tout casser » comme le disait finement J., nous y avons, d’année en année, imposé de nouvelles routines qui faisaient du bien quand je les retrouvais en juillet et en août.

Cet appartement nous a permis de passer de longues, paisibles, indolentes vacances.
Il nous accueillait avec une certaine mauvaise humeur, n’ouvrant avec difficulté qu’une étroite demie-porte qui était semble-t-il d’usage à l’époque de sa construction.
On atteignait ce dernier étage en suant sang et eau pour monter les grosses valises prévues pour quatre semaines de repos. Quand j’y repense, je souffre pour mon pauvre mari qui montait en ahanant les quatre étages chargé des plus lourds bagages. Quant à moi, à cette simple évocation, j’ai encore mal aux bras.
Parvenir à ce dernier palier était un Himalaya.
La demie-porte donnait le passage vers une entrée carrée distribuant quelques pièces et un long couloir nu, dont le parquet brillant, net et bien ciré, était un message de bienvenue. Une fois passée la porte rétive, l’appartement révélait sa nature chaleureuse et vieillotte.
Baignée d’un soleil voilé par des volets ajourés, la douce pénombre nous invitait à poser nos valises et à nous asseoir sur les canapés rouges et dorés pour souffler après l’ascension.
Je faisais le tour du propriétaire, heureuse de retrouver mes marques. Pour moi, cet appartement était l’unique lieu de notre intimité familiale. Rien ne venait troubler notre « entre-nous ». Nos manies, nos habitudes n’étaient remises en question par personne. Nos horaires étaient le fruits de nos désirs, et des hasards de la vie. Nous prenions notre café du matin sur un vieux cube à dossiers suspendus beige posé à l’envers qui était arrivé là par hasard, puis, une fois mieux installés, sur un plateau posé sur des pieds croisés pliables acheté dans le coin, posé entre le bout du canapé et le grand fauteuil. Nous avions choisi les tasses en fine porcelaine, quelques assiettes raffinées, et des verres gravés pour boire notre vin blanc frais. Nous pouvions donner libre cours à nos goûts pour la jolie vaisselle, pour les draps brodés, pour le joli linge. Le reste de notre vie, nous vivions sur le rafiot du « ça ira bien », mais dans ce lieu rien qu’à nous, nous prenions le temps de choisir les choses.
Arrivés tout en haut de notre château, nous défaisions nos valises pour longtemps. Quatre semaines. Ça me paraissait interminable et j’étais toujours étonnée que l’heure de tout remettre dans les valises soit si vite arrivée.
Mais, pour le moment, je venais juste de mettre un pied dans ce merveilleux moment de pause, et de retrouvailles. Avec moi-même, avec celui que j’aime, avec notre petite fille, et avec nos amis qu’il me tardait de revoir.
J’ai emmagasiné des souvenirs pour toute une vie, dans cet appartement. Je les égraine parfois, mais j’avoue que ça blesse mon cœur. Tout a filé entre mes doigts, et il ne reste que la mémoire de ces moments.
Ce grand appartement biscornu comptait cinq pièces plus ou moins grandes, une véranda, une marquise, comme on dit au Portugal, qui donnait sur la cour et sur laquelle ouvrait la porte arrière de la petite cuisine. Nous y prenions notre petit déjeuner, y lisions, y travaillions même parfois, quand nous n’avions pu laisser tout notre travail à Paris, y étendions les serviettes et la lessive. Il était cependant rare que nous y déjeunions, ou y dinions. Comme nous arpentions la ville, les alentours, les plages, Sintra, A Costa, Sesimbra, a Serra, a praia do Meco, nous mangions dehors, où le vent nous poussait. Au Portugal, on mange beaucoup dehors, dans de petits restaurants de rien, des paillottes, de minuscules lieux proposant des escargots, et toute sorte de petits mets, de pastelaria et confeitaria, de cafés emplis de pains au chorizo, de gâteaux, de viennoiseries, de tostas mistas et de salgados, le fast food portugais. De temps en temps, nous sortions le grand jeu, habillés et apprêtés comme des princes et dinions dans de beaux restaurants du centre ville.
Quelquefois, le soir, ensommeillés de soleil et panés de sable comme des croquettes, nous nous arrêtions dans le quartier bas, a Baixa, non loin de notre chez nous dans des restaurants de quartier, un peu obscurs, fréquentés par des familles comme nous de retour de la plage, ou par des ouvriers solitaires, des couples sages, des copains désargentés partageant le luxe d’un repas complet. Nous aimions le Gandhi Palace, rua dos Restoradores, un restaurant indien spécialisé dans la nourriture italienne. Lisbonne offre tant d’occasion de s’étonner, une fois passée la porte secrète de la langue. On dinait d’une demi-dose de quelque chose et remontions sacs de plage et parasols jusqu’à notre paradis, ou alors, si nous étions bras ballants, on prenait la rua Augusta pour aller regarder briller le Tage entre les colonnes du quai et les escaliers qui plonge dans l’eau, encombrés d’algues et luisant, pour apercevoir au loin, les lucioles des villages de l’autre côté de la rade immense, et les guirlandes sur le pont du 25 avril.
Souvent, nous allions rejoindre Jorge et Carlota, chez eux, pour boire un verre de vin vert, ou aller dîner au Club de voile, ou dans un des restaurants selects et à la mode du moment.
C’était de chaleureuses soirées où je me lovais dans le vieux fauteuil en cuir, entre les plaids et les châles de Carlota, et où je prenais plaisir à m’éloigner mentalement, pour les écouter discourir et rire comme d’une fenêtre de mon âme. M. jouait avec les petits jouets de plomb de Jorge et lisait des BD, assise par terre sur le tapis. J’écoutais le français particulier de Jorge et les exclamations de Carlota, qui s’offusquait régulièrement de ce que disaient Jorge, ou de ce que racontait J.
C’était si savoureux, si doux, si paisible, d’être là sans y être, écoutant leurs conversations dans la nuit qui tombait et entrait dans le salon en faisant danser les rideaux. Les aboiements lointains des chiens, le ronron des voitures sur le pont du 25 avril qui surplombait leur appartement, les bruits de la ville, sirènes, klaxon, voisins dans la cour. Je ne peux pas les oublier, malgré le temps qui efface la craie des souvenirs.
Notre appartement recélait aussi une étonnante salle de bain, dont la fenêtre donnait sur la véranda.
Garnie d’un lavabo année 30, d’un bidet aux rebords bleu marine, de toilettes avec une chasse d’eau à chaîne en fer ouvragé qui a fini par nous fuir sur la tête et que nous avons changé pour le modèle banal, et d’une très grande baignoire émaillée à pattes de lion, dont je dois avouer que l’email fondait comme une dragée trop sucée et laissait apparaître l’amande noire de la fonte. Nous y rincions notre soleil et les grains de sable qui nous avaient accompagnés depuis la mer malgré notre insistance à frotter nos pieds avec nos serviettes.
Parfois, il fallait que J. se glisse et rampe sur les carreaux de ciment, sous le monstre de fer, pour injecter un peu de silicone autour des joints défaillants.
Je vivais heureuse, sans souci du lendemain, sans penser à ce que j’avais laissé derrière moi, à Paris.

Puis, à la fin des quatre semaines, nous rangions les jeux et les jouets, les bouées, les parasols. Nous vidions le réfrigérateur et les placards, remettions dans les valises, en vrac, tout ce qui avait été plié avec tant de soin à l’aller et repartions vers d’autres routines, jusqu’à l’année suivante.

Un jour, tout a été définitivement remballé. Les vacances allaient se passer ailleurs. À l’hôtel. Peut-être dans d’autres pays, selon les souhaits de mon portugais. Nous avons distribué les canapés rouge et doré, le grand fauteuil, le majestueux miroir, les tables, les chaises. Nous avons embarqué le plateau sur ses pieds repliables, la vaisselle gracieuse et les verres gravés, les livres, les photos et les souvenirs d’enfance, les draps brodés, les serviettes de plage jaunes…
De cette longue période, restent les souvenirs, les photos, les émotions, les moments ineffables, comme lorsque des gitans s’affligeaient à grands cris, dans la rue, du décès d’un proche.
J’ai laissé derrière moi ces routines, ces habitudes à nous, ces petits riens. Ils ne peuvent être remplacés.
J’ai laissé ces moments de grâce joyeuse, où je lisais Pardaillan toute la nuit, sur notre canapé en tapisserie rouge (et dorée), où je tartinais de crème hydratante les coups de soleil qu’une parisienne assoiffée de soleil ne manque pas de prendre. Je passais deux semaines rouge, à rester à l’ombre des parasols et des toiles installées sur les plages, que nous louions pour quelques centaines d’escudos.

Un jour, nous avons fermé pour la dernière fois la demie-porte et tourner la clef infernale dans la serrure. Nous avons descendu une dernière fois les quatre étages du bel escalier aux murs recouverts de liège ciré.
J’ai laissé, là-haut, vingt ans de vacances magiques, qui n’étaient peut-être magiques que pour moi. Personne à la maison n’a cette nostalgie, ces regrets de ces moments qui n’appartiennent pourtant qu’à nous.

2 réflexions sur « Rue de l’Exil. »

  1. MAGNIFIQUE voyage en nostalgie … Mes vacances à moi, c’est certainement « aujourd’hui » par l’évocation de cette période, par ce récit si riche d’images. En effet, cela faisait de trop nombreuses semaines « sans lire ta prose ». MERCI !

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