Qu’est-ce qu’un artiste ?

L’Art et la création sont des activités intimes. Même montrer son travail n’est pas le but ultime de l’Art. C’est une habitude récente. Nos ancêtres peignaient dans des grottes inaccessibles… Dans le passé, lorsque les œuvres d’Art étaient diffusées, peinture, sculpture, musique, architecture, c’était pour l’édification des croyants, ou pour la monstration et démonstration du pouvoir et de la fortune des puissants.

Pour les praticiens de l’art, quelque soit la discipline, il y a deux attitudes, pour deux buts précis : vivre dans la transcendance, ou être admiré de ses semblables. Ceux habités par le « skopos » (le but), ceux animés par le « telos » (l’accomplissement). L’IA, par exemple, ne sert qu’aux premiers. Seul le but leur importe, et le regard des autres sur leur soi-disant production.

Ceux animés par le « telos » sont tout entiers dans le chemin, dans le faire, dans l’effort de l’accomplissement. Dans chaque instant qui les mène au moment où ils poseront leur crayon, leur plume, leur ciseau, fermeront leur carnet, estimant l’œuvre achevée et ne méritant plus autant d’intérêt.
Il n’y a pas d’art sans effort. Ni la musique, ni la danse, ni la peinture, ni la sculpture, ni l’architecture, ni le théâtre ne se font sans de multiples tentatives, des essais sans fin, sans lutte contre la matière récalcitrante, sans une énergie constamment déployée.

Qu’est-ce qu’un artiste ? Même si répondre à cette question peut prendre 2.000 pages d’un livre, voire davantage, on peut répondre globalement que l’artiste crée un univers personnel à partir de rien, sinon son imagination, ses souvenirs, le monde, la nature, ce qui a frappé ses propres yeux, son propre cœur, son âme. Il donne à voir ce que lui seul voit. Comme l’a si finement dit Oscar Wilde, « La Vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la Vie ». En donnant à voir ce qu’il voit, L’artiste montre aux non-artistes un monde jusque là caché, comme les brouillards de Turner, la terre et les sillons de Rosa Bonheur, le soleil de Monet, les mouvements du ciel, de l’eau et des arbres de Van Gogh.

L’artiste ne répète pas le geste d’un autre artiste, ni son inspiration, ni sa fantaisie. Il ne copie pas, il ne singe pas, il ne reproduit pas, il n’imite pas. Il va chercher profondément les images, les sons, les formes, les pas, les mots qui lui permettent de témoigner de sa vision du monde. Il se laisse pénétrer par l’audace, par l’originalité de son propre univers intérieur pour créer de nouvelles formes, des images, des sons, des phrases, qui ne ressemblent qu’à lui.

Blesser un artiste, c’est lui dire que ce qu’il fait ressemble au travail de quelqu’un d’autre. Les artistes sont d’ailleurs souvent blessés par ce genre de remarques, car les béotiens cherchent toujours des références et détestent ce qu’ils ne peuvent classer.

Surtout, l’artiste travaille. Seul, isolé, et souvent torturé par la nécessité de faire venir au monde son univers unique, et par la difficulté à y parvenir. Pendant des années, jusqu’à un point de perfection que lui seul définit. Il ne passe pas son temps à publier sur internet le moindre de ses croquis pour l’offrir aux jugements d’un public qui n’y connaît finalement rien, ni à questionner les goûts et les couleurs des gens avec l’objectif de leur plaire. On ne sait rien des balbutiements de Caravage, des débuts moyens de Fragonard, des premiers croquis d’écolier de Klimt, des pages enfantines des écrivains, des pas hésitants des danseuses… Ces esquisse, ces ébauches sont restés dans les tiroirs de l’Histoire de l’Art. On croit que l’ego des artistes les pousse à vouloir être admiré de péquins ordinaires. L’ego de l’artiste est satisfait quand son œuvre atteint le niveau d’excellence qu’il s’est lui-même fixé, même si, humanité fragile, il peut s’avérer jaloux de ses pairs.

Pendant des années d’apprentissage, l’artiste œuvre dans l’ombre. Il tente de maîtriser la technique avant de pouvoir se questionner sur le contenu. D’abord l’alphabet, la grammaire, ensuite les livres. D’abord les perspectives branlantes, ensuite Piranese. D’abord les glacis baveux, ensuite La Jeune Fille à la Perle. D’abord l’insupportable crin-crin du violon puis la musique la plus douce, d’abord la voix vacillante de l’enfant, puis la virtuosité de la compositrice. La maîtrise d’une technique, croyez-moi, ce sont des années d’un travail quotidien et acharné effectué dans la solitude de l’atelier, du studio, sans spectateurs, sans applaudissements.

Par la suite, chaque matin, avant de se mettre au travail, l’artiste doit désapprendre tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a appris pour être aussi vierge et aussi neuf que sa feuille, que sa toile, que sa partition. Il doit oublier l’œil extérieur qui le jugera, tout ce qui a été peint, dessiné, écrit, sculpté, avant lui, sinon le poids écrasant de toutes les beautés, de tous les accomplissements antérieurs pourraient le submerger et l’écraser.
Il doit chercher la flamme qui brûle au fond de lui et l’amener à la surface sans qu’elle ne s’éteigne.

Un artiste n’a pas besoin de reconnaissance pour être un artiste. Et le fait qu’il soit reconnu ne fait pas de lui un artiste, car qui en juge ? Le vulgum pecus ? Un de ses pairs ? L’histoire ? Ce qu’en dit l’opinion publique ?
L’artiste travaille par nécessité intérieure, comme le dit Rilke dans les Lettres à Un Jeune Poète : « Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre coeur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? »

J’ai souvent été surprise, dans ma pratique d’enseignante de dessin et autres techniques, par la rapidité avec laquelle les gens pouvaient être satisfaits de la moindre chose qu’ils réalisaient. Un artiste, bien au contraire, est insatisfait. C’est pourquoi il recommence sans cesse. Et surtout, un artiste ne s’admire pas lui-même, il se critique, il se juge mal, il ne se satisfait pas aisément de la moindre de ses productions, il craint de ne pas être à la hauteur. 

Quant à l’inspiration, oui, elle existe, dans un nuage qui passe, dans les vagues, dans le rebond d’une joue et la brillance d’un œil, dans un trait, un unique trait de pinceau comme le disait Shitao dans son traité « Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère« . 

Je dirais pour conclure que l’artiste est aussi un risque-tout. En extirpant de lui-même images et inspiration, et en les exposant à ceux que ça intéresse, il risque le rejet et la critique, voire l’insulte et la haine, la perte de son confort, et même de ses besoins impérieux.. Et plus il est original et unique, moins il est compris et reconnu.
C’est un risque que les aspirants artistes répugnent souvent à endosser. Ils préfèrent rester sur des territoires déjà parcourus par d’autres. Mieux vaut rester sur les brisées de Cézanne, de Klimt, de ceux qui ont bien voulu prendre le prendre, ce risque, et ont ouvert la voie, les Soulages, les Kandinsky, les Vieira da Silva, les Nikki de Saint-Phalle, les Tamara Lempicka, et bien d’autres artistes visionnaires, courageux et uniques.
Rares sont les peintres amateurs qui risquent leur moi profond plutôt que de vaguement tenter de reproduire les coups de brosse de Van Gogh ou de Cézanne ou la touche de velours de Corot, Germaine Taillefer, Nadia et Lili Boulanger. Le peintre amateur reste dans les lignes et les cadres tracés par les artistes reconnus, et appréciés. Quand un amateur va chercher au plus profond de lui son inspiration et ose une technique personnelle, ça ne s’appelle plus un amateur, mais un autodidacte.

Mon expérience de prof me l’a aussi prouvé. On ne devient pas artiste. Ça ne s’apprend hélas pas. On ne peut donner la grâce de l’inspiration, même avec la meilleure volonté du monde. Le Maître se contente de transmettre son savoir et sa technique. J’ai rencontré parfois, rarement, dans ma carrière de prof, de ces petits miracles ambulants qui portaient déjà en eux un monde incorruptible, pur, unique.
Tout est possible quand cet univers singulier est uni à ce goût nécessaire aux artistes, un engagement total quant à la discipline pratiquée, ainsi qu’à la plus importante des qualités, la lucidité, marié à l’orgueil de penser qu’on peut mieux faire, dans le silence et la solitude de l’atelier, du studio, dans le travail opiniâtre et la persévérance.
Avec cette qualité presque mystique du don de soi à quelque chose de plus grand que nous, et dans l’abnégation, alors, on peut servir l’Art et non s’en servir.

L’unique trait de pinceau. José-Manuel Xavier. 2026

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