Nous avons repris nos balades au 14, comme nous appelons cet endroit.
Tous les soirs, le cœur me serre et je repense à ce moment et à mon Charlie et sa démarche pleine de vie et de joie, le petit pas dansant et chaloupé qui était le sien depuis son incident neurologique.
C’est vraiment difficile de parcourir de nouveau, sans lui, tous les chemins d’un quotidien qui a duré plus de 10 ans. De ne pas avoir sa truffe au vent dans mon rétro, ses petits gémissements quand j’oubliais d’ouvrir la fenêtre, son impatience à sortir de la voiture pour se précipiter vers une touffe de chiendent qu’il mâchouillait avec application. Il adorait aller se promener dans la campagne, et aussi déambuler en voiture, comme ça, à l’aventure, le nez et les oreilles au vent.
C’est un des deuils les plus difficiles que j’ai eu à vivre, parce qu’un chien n’est pas un chien. C’est un Maître ès amour. Les chiens savent aimer bien mieux que les humains. Leur petit cœur bat d’un amour véritablement inconditionnel, et d’un intérêt extraordinaire pour les personnes imparfaites que nous sommes. Les gens aiment qu’on les aime, les chiens aiment nous aimer.
Recevoir l’amour d’un chien est un cadeau inestimable. Et je l’avoue, je suis orpheline de cet amour d’une pureté totale. Un genre d’amour que je n’ai connu qu’avec mes chiens, et avec celui-là tout particulièrement. Les humains se font toujours entrer dans l’équation des relations d’amour, c’est une forme d’échange, un marché, et malgré les protestations d’un amour sans condition, il y a toujours une attente. Mais pas avec les animaux. Ils n’attendent réellement rien en retour de cet amour qu’ils manifestent sans contreparties.
Charlie m’aimait. Il tremblait et geignait, et pleurait quand je sortais sans lui.
Dès que je partais, pour lui, le monde disparaissait, et quand je rentrais, le monde revenait avec moi. Il était ma seconde ombre poilue. Il me regardait d’un air énamouré derrière sa frange, de ses beaux yeux chargés de longs cils.
Les chiens vivent dans l’instant présent, et nous y conduisent. Pour eux, il n’y a pas de demain, ni de peut-être. C’est maintenant qu’on s’aime et qu’on se le dit. Et Charlie a passé sa courte vie, à chaque instant, à me le dire à sa façon de chien.
Même si Nénette m’aime elle aussi à sa façon, sa manière d’aimer est toute différente. Elle n’est pas dans une dépendance affective comme son frère. Elle peut m’aimer de loin. Elle peut m’aimer en gardant ses balles et ses jouets autour d’elle, à la façon d’un dragon protégeant ses œufs d’or, en sentant dans l’air le passage des bêtes sauvages, en écoutant le monde, assise au soleil sur la terrasse. Charlie aussi prenait le soleil sur notre terrasse, mais il avait soin de me garder toujours dans son champ de vision. Je bougeais, il bougeait. J’allais là, il y allait aussi.
Un amour qui ne me demandait rien et qui me donnait tout.
Ce qui était beau, dans l’amour que Charlie me vouait, ce qui me bouleversait et me bouleverse toujours, c’est la naïveté et l’innocence de cet amour sans limites. Il n’y avait aucun calcul, aucune manœuvre dans ces manifestations et cet attachement. Pour lui, c’était « lui pour moi et moi pour lui ». C’était normal, c’était naturel. C’était sincère.
Les chiens sont candides. Comme ils nous trouvent merveilleux, ils se croient formidables. Charlie ne doutait pas un instant de mon intérêt pour lui, de son importance à mes yeux, et il avait raison. Le don total de sa petite personne à moi était irrésistible. Je m’y suis donné moi aussi totalement.
C’est pourquoi je pleure des larmes de regret qui ne seront jamais taries.

Super très émouvant, bravo,
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