Lisbonne sur le Tage…

Lisbonne est une ville d’errances. Il convient de se laisser porter par la lumière qui se dégage du Tage, une lumière douce, brumeuse de temps en temps, ou encore jaune et poudrée, quelquefois claire et transparente comme l’eau.
C’est une ville de petites choses entrevues, de vitrines surréalistes, d’enseignes sans objet, d’étonnantes compilations hétéroclites, de nœuds et de cordes, de têtes de poissons furieux derrière une vitre, d’entassements de pains farcis de chorizos, de petits gâteaux à la crème, de torsades et de pâtés, de couloirs encombrés de boutiques de rien. C’est une ville où le regard doit vagabonder, se promener sur les façades, muser jusque sur les toits où poussent des champs d’herbes folles, où des arbres prennent racine dans les gouttières écroulées. Les rues sont tantôt verticales et montent à l’assaut des collines parcourues de trams qui brinquebalent et tintinnabulent comme de grands jouets jaune d’or, tantôt elles sont à peu près plates, pleines de bosses et de trous revêtus de basalte, éblouissantes au zénith, quand le soleil implacable descend droit du ciel. Les murs carrelés réfléchissent eux aussi la lumière, mais plus tard, au soleil du soir qui darde ses rayons obliques et roses. Le fleuve est partout dans la ville. Du haut des collines, on le voit miroiter jusqu’à l’horizon. Entre les murs des immeubles qui le dissimulaient, et le dévoilent soudain dans la lumière brouillée d’un ciel couvert. Il offre ses bras, et ses jambes et tout son corps mouillé tout au bas de la ville, entre les parapets qui encadrent une volée de marches vertes, moussues et glissantes qui plongent dans l’eau, et qui sont le territoire des goélands. Deux colonnes comme des quilles marquent le départ vers l’ailleurs. Le Tage à Lisbonne, c’est le premier pas vers la mer. Sillonné de navires bien trop immenses, conduits par de minuscules bateaux-pilotes, il appelle vers le large…

Lisbonne n’est pas une ville à visiter. Touristes à programme, passez votre chemin ! On ne peut la découvrir sans y penser. Il faut du temps. C’est une ville farouche qu’il faut apprivoiser. On fait le tour des belles choses qui sont dans le guide, et qui occuperont quelques jours, mais découvrir Lisbonne, aimer Lisbonne, voir ses dessous de dentelles, ne se donne pas au premier venu qui vient en coup de vent. La Tour de Belem, le Monastère des Jeronimos, quelques palais, l’ascenseur de Santa Justa, de beaux musées, de la fondation Gulbekian au merveilleux Musée das Janelas Verdes, le Museu Nacional de Arte Antiga, et ses frais jardins, la place du Commerce, les rues de la Baixa, vendues à un commerce sans âme et international, le Castelo et les rues d’Alfama, une fois le parcours terminé, il ne reste plus au touriste qu’à boire, manger, et tenter de saisir le fado, dont j’ai mis dix ans à comprendre l’essence. On fait donc le tour des belles choses à voir, et puis ?…
Le reste, c’est l’imprégnation, l’infusion dans la poésie de cette ville unique, particulière, les rues qui s’ouvrent au passage sur la rade lointaine et baignée de lumière, ses collines, le son aigrelet et inoubliable des trams, les trois funiculaires, leur odeur, leur bruit de ferraille hoquetante, les rues chaussées de basalte noir, les trottoirs et leurs arabesques, le soleil poudreux des fins d’après-midi, quand on sort de la gare après une journée à la plage, fourbu, salé, des grains de sable collés sur les jambes, les gens qui parlent cette langue un peu ouatée, qui discutent, une main tenant le mur et l’autre sur la hanche, qui chuchotent entre vieilles de douleurs et de médecins, qui s’interpellent, qui chantent, qui rient, qui font griller des sardines dans une boîte à biscuits, sur les pavés de la ruelle, qui étendent des lessives qui pendent chez le voisin du dessous, qui s’appellent d’une fenêtre à l’autre, qui fêtent Saint-Antoine, Saint-Jean et Saint-Pierre, en décorant les rues de basilic, de fanions, de guirlandes multicolores, d’arcs de papier-crépon en se régalant de caldo verde et de sardines grillées.

Beaucoup de choses me reviennent à l’écriture de ce petit billet… La lune basse sur la ville, au-dessus des magasins du Chiado, pendant que nous buvions un café serré délicieux, comme toujours au Portugal, au Café Da Brasileira Do Chiado, à une époque où il n’y avait pas de Pessoa, ni de touristes. Le vitrier remontant la rue das Janelas Verdes en poussant son cri de vitrier, la place du Rossio, avec ses grandes publicités pour les biscuits Triunfo et le Porto, boisson de dessert, boisson qu’on peut boire à n’importe quelle heure, le dentifrice Couto, le brandy Constantino, toutes choses chassées par la modernité.
Des minuscules recoins, des fauteuils laissés dans la rue, comme pour la conversation, des escaliers de sécurité effondrés, des immeubles implosant sur eux-mêmes, des intérieurs grands comme des salles de bain où vivent de vieilles dames emmitouflées dans des châles crochetés, des femmes vêtues de noir, aux abords des commerces de gros, qui repartent la tête chargée d’étoffes, des publicités de produits disparus qui restent accrochées aux murs sales des quartiers qui sentent le port et les marins en escale. On y entend toutes les langues. On se signerait presque devant les devantures des magasins pieux qui vendent de minuscules figurines de saints, de saintes, et d’autres objets de la vénération populaire, des Jésus qui ferment les yeux au passage, pudiquement, histoire de laisser passer le chaland infidèle.
Lisbonne est ce genre de ville qui ne se montre qu’à ceux qui prennent le temps de l’aimer. Elle montre sa chair et son sang, qui sont les collines et le Tage, lentement, à ceux qui la parcourent les yeux ouverts.
Du haut de notre appartement au pied du château, rua Costa do Castelo, à notre balcon, nous admirions le Tage endiamanté, le pont et ses guirlandes de nuits de fête, le passage des paquebots illuminés a giorno, les caravelles des nuages, les enchevêtrements de toits de tuiles rondes qui glissent les uns sur les autres jusqu’à la rue da Madalena, l’église et son carillon marial, les chats errants sur les toits à la recherche d’une sardine oubliée, le bruit de la ville, les cris, les coups de klaxon énervés, les ding ding du tramway lointain. Plus bas, dans la ville, à l’aplomb de notre maison, la rue de Santa Justa terminée par l’ascenseur en fer forgé. Le soir entrait dans la maison sous forme de carreaux de lumière rose. Nous descendions alors jusqu’à la place du Rossio, propres, rincés du sable et du sel, pour dîner dans le soir tranquille du centre-ville déserté. Nous empruntions la rue Augusta jusqu’à la place du Commerce qui n’était pas encore repeinte de frais, pour dire bonsoir au Tage qui répondait à notre salut par le ressac de petites vagues contre le parapet. Les goélands tournaient en criant dans le ciel jaune.

Lisbonne. Le funiculaire da Bica.

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