Beauté du minuscule

Il y a foule de moineaux au bar à graines de la terrasse…
De temps à autres, une timide mésange vole à leur barbe un petit grain de millet et s’enfuit. Bientôt la colombe qui les observe du haut de l’antenne les délogera pour picorer sa part.
Le matin, je les vois perchés sur les cheminées et les toits des alentours. Ils attendent leur pitance en piaillant, on dirait qu’ils réclament leur dû.
Ils se réunissent en bavardant dans leur langue d’oiseaux, se regardent du coin de l’œil, se secouent et ébouriffent leurs plumes minuscules qu’ils rangent prestement pour reprendre leur jolie forme dodue.
Ils s’enfuient à bonne distance dès que j’entre avec ma poignée de graines, m’observant l’air de rien de leur œil noir, la tête mobile.
Ils fouillent sans soin dans les graines, faisant voler les plus légères, car ces messieurs-dames ont leur graines favorites. Dès qu’ils saisissent une belle graine de tournesol bien grasse, ils volent et se posent plus loin, heureux de leur trouvaille. Ils se chamaillent à grand bruit pour un butin de rien, picotent en sautillant les graines tombées à terre, recrachent avec dédain les coques et les graines qui leur déplaisent, mouchetant la terrasse de débris, puis, une fois éparpillée la pile de graines que j’ai posée sur la rambarde, ils s’envolent tous ensemble dans un froissement de soie, s’interpellant en cris aigus, joyeux et libres.

Photo de Harry Tucker

Mots.

Les mots sont beaux. Patience, absolu, venin, frisson, ombre…
Ils emplissent toute la bouche, s’échappent et s’incarnent en celui qui entend. mais, comme ceux qui ne voient pas, ceux-là n’écoutent pas.

Les mots sont beaux, qui disent le champ acidulé, la lumière, le front souple des enfants, les mains noueuses parcourues des résilles bleues, l’élan, nos pieds miraculeux qui marchent sans y penser.

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Avec quelques traits d’eau brune.

Il est assis au bout de la table.

Sur la nappe froissée traînent encore les miettes et les tasses du déjeuner.
Tous sont partis. Ils ont quitté la petite salle à manger tranquille. Les portes-fenêtres sont ouvertes et un frais soleil dessine des carreaux de lumière sur les tomettes.
Une brise pointue gonfle les rideaux. Ils s’envolent comme de légers fantômes, font de silencieux et longs mouvements de bras, puis vont mourir contre le mur où ils palpitent un moment encore pour frémir de nouveau dans un souffle.
Un silence d’oiseau a empli la maison. Loin, au bout du vestibule, les marmites de cuivre sonnent pareilles à des clarines.

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Un baiser.

Je veux cueillir les baisers de ta bouche,
De ta bouche qui est un fruit,
Comme une grenade entrouverte
sur l’éclat de tes dents qui brillent entre tes lèvres.
Tes lèvres, ce sont des baisers frais et roses,
des baisers en attente.

Lorsque tu parles, de tes lèvres jaillissent des baisers,
mais tu ne le sais pas.
Il n’y a que moi pour les voir éclore au bord de ta bouche
et s’évanouir dans ton haleine.
Ces baisers sont le trésor de tes lèvres,
que mes lèvres effleurent.
Ils y naissent à ce toucher.
Avant que nos bouches ne se lient, ils n’y en avaient pas,
mais depuis, ils éclosent comme des fleurs dans la rosée.

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Ce qui restera…

Comme elles sont magnifiques, toutes les choses abandonnées qui se dégradent lentement.
Jamais elles ne furent plus belles qu’à ce moment où la beauté les abandonne,
Ni plus vivantes qu’à l’approche de leur fin.
À peine debout, elles résistent au délabrement qui ronge leurs poutres, leurs os, et déchire leur peau, morcelant leurs couleurs en écailles, brisant tout en petits morceaux d’où la vie s’échappe.
Dans leur rage à demeurer, elles ramassent autour de leur corps exsangue, les mousses et les lierres qui les maintiennent.
La fin des choses est chuchotement et brume et dentelles moisies autour des yeux, les volets dégondés ouverts sur le néant du passé qu’on oublie.
Vêtues d’une histoire ignorée, drapées d’ombres, encore rose parfois, ou bleu, ou ocre, elles laissent le temps les parer, les émailler de gris, les choses que l’on a abandonnées.
La rouille les orne, et les lambeaux des papiers peints disent où une main avait accroché un précieux portrait dont ne reste que l’écho.
Ma maison délabrée a le ciel pour plafond et le vent pour murs. Les pastels et les poudres s’en échappent pour courir dans l’azur.

Escalier de « secours ». Lisbonne (1993)

Le chemin dans le ciel.

La nuit est tombée, éclairée d’une lune ronde.
J’entends passer des grues dans le noir, qui se rendent à un rendez-vous secret, sans lanterne, sans fanal, sans flamme, avec juste le scintillement des étoiles pour les guider… Elles s’appellent dans l’obscurité pour se compter et être sûres que toutes sont là, dans la ligne, à se passer les unes devant des autres, s’écartant pour faire place à celles qui passent à l’arrière, tandis qu’une vaillante prend la tête du v, qui n’a ni symétrie ni ordre. Dans les ténèbres, elles poussent leur cris de klaxon joyeux et pathétique.

Disent-elles « attends-moi » à celles qui les précèdent ? Ou peut-être « suis-moi, je connais la route », à celles qui les suivent.
Elles ont traversé le ciel au-dessus de ma maison, puis la sirène de leur chant cacophonique s’est éteint vers l’horizon.

Sitôt disparue la première troupe, arrive du bout de la nuit une nouvelle escadrille tapageuse qui s’apostrophe à grand bruit et finit par s’évanouir dans le silence.