Un baiser.

Je veux cueillir les baisers de ta bouche,
De ta bouche qui est un fruit,
Comme une grenade entrouverte
sur l’éclat de tes dents qui brillent entre tes lèvres.
Tes lèvres, ce sont des baisers frais et roses,
des baisers en attente.

Lorsque tu parles, de tes lèvres jaillissent des baisers,
mais tu ne le sais pas.
Il n’y a que moi pour les voir éclore au bord de ta bouche
et s’évanouir dans ton haleine.
Ces baisers sont le trésor de tes lèvres,
que mes lèvres effleurent.
Ils y naissent à ce toucher.
Avant que nos bouches ne se lient, ils n’y en avaient pas,
mais depuis, ils éclosent comme des fleurs dans la rosée.

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Ce qui restera…

Comme elles sont magnifiques, toutes les choses abandonnées qui se dégradent lentement.
Jamais elles ne furent plus belles qu’à ce moment où la beauté les abandonne,
Ni plus vivantes qu’à l’approche de leur fin.
À peine debout, elles résistent au délabrement qui ronge leurs poutres, leurs os, et déchire leur peau, morcelant leurs couleurs en écailles, brisant tout en petits morceaux d’où la vie s’échappe.
Dans leur rage à demeurer, elles ramassent autour de leur corps exsangue, les mousses et les lierres qui les maintiennent.
La fin des choses est chuchotement et brume et dentelles moisies autour des yeux, les volets dégondés ouverts sur le néant du passé qu’on oublie.
Vêtues d’une histoire ignorée, drapées d’ombres, encore rose parfois, ou bleu, ou ocre, elles laissent le temps les parer, les émailler de gris, les choses que l’on a abandonnées.
La rouille les orne, et les lambeaux des papiers peints disent où une main avait accroché un précieux portrait dont ne reste que l’écho.
Ma maison délabrée a le ciel pour plafond et le vent pour murs. Les pastels et les poudres s’en échappent pour courir dans l’azur.

Escalier de « secours ». Lisbonne (1993)

Le chemin dans le ciel.

La nuit est tombée, éclairée d’une lune ronde.
J’entends passer des grues dans le noir, qui se rendent à un rendez-vous secret, sans lanterne, sans fanal, sans flamme, avec juste le scintillement des étoiles pour les guider… Elles s’appellent dans l’obscurité pour se compter et être sûres que toutes sont là, dans la ligne, à se passer les unes devant des autres, s’écartant pour faire place à celles qui passent à l’arrière, tandis qu’une vaillante prend la tête du v, qui n’a ni symétrie ni ordre. Dans les ténèbres, elles poussent leur cris de klaxon joyeux et pathétique.

Disent-elles « attends-moi » à celles qui les précèdent ? Ou peut-être « suis-moi, je connais la route », à celles qui les suivent.
Elles ont traversé le ciel au-dessus de ma maison, puis la sirène de leur chant cacophonique s’est éteint vers l’horizon.

Sitôt disparue la première troupe, arrive du bout de la nuit une nouvelle escadrille tapageuse qui s’apostrophe à grand bruit et finit par s’évanouir dans le silence.

Septembre.

Il pleut ce matin… La petite pluie grise et fine de septembre qui enfouit les couleurs dans un brouillard d’eau et fait rouiller les feuilles. Les arbres de la place pleurent par en dessous et laissent divaguer leurs branches fatiguées, arrosant au passage les voyageurs qui viennent de la gare, et les chiens promeneurs de maîtres. Ils s’ébrouent dans la pluie et reviennent mouillés.

Lisbonne sur le Tage…

Lisbonne est une ville d’errances. Il convient de se laisser porter par la lumière qui se dégage du Tage, une lumière douce, brumeuse de temps en temps, ou encore jaune et poudrée, quelquefois claire et transparente comme l’eau.
C’est une ville de petites choses entrevues, de vitrines surréalistes, d’enseignes sans objet, d’étonnantes compilations hétéroclites, de nœuds et de cordes, de têtes de poissons furieux derrière une vitre, d’entassements de pains farcis de chorizos, de petits gâteaux à la crème, de torsades et de pâtés, de couloirs encombrés de boutiques de rien. C’est une ville où le regard doit vagabonder, se promener sur les façades, muser jusque sur les toits où poussent des champs d’herbes folles, où des arbres prennent racine dans les gouttières écroulées. Les rues sont tantôt verticales et montent à l’assaut des collines parcourues de trams qui brinquebalent et tintinnabulent comme de grands jouets jaune d’or, tantôt elles sont à peu près plates, pleines de bosses et de trous revêtus de basalte, éblouissantes au zénith, quand le soleil implacable descend droit du ciel. Les murs carrelés réfléchissent eux aussi la lumière, mais plus tard, au soleil du soir qui darde ses rayons obliques et roses. Le fleuve est partout dans la ville. Du haut des collines, on le voit miroiter jusqu’à l’horizon. Entre les murs des immeubles qui le dissimulaient, et le dévoilent soudain dans la lumière brouillée d’un ciel couvert. Il offre ses bras, et ses jambes et tout son corps mouillé tout au bas de la ville, entre les parapets qui encadrent une volée de marches vertes, moussues et glissantes qui plongent dans l’eau, et qui sont le territoire des goélands. Deux colonnes comme des quilles marquent le départ vers l’ailleurs. Le Tage à Lisbonne, c’est le premier pas vers la mer. Sillonné de navires bien trop immenses, conduits par de minuscules bateaux-pilotes, il appelle vers le large…

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À ma fenêtre.

Passe le monde à ma fenêtre, promeneur indolent.
Je suis ici, immobile à la fenêtre de mes yeux, à regarder mourir le temps.
J’essaie de retenir une image, mais elle fuit, et je l’accroche avec les autres dans le musée de ma mémoire.
Tous ceux que j’ai connu sont assis dans l’oubli.
Le sable des heures les recouvre avec patience.
J’ai arrêté leur élan avec infiniment d’ingratitude pour les agrafer dans mon Panthéon, car le temps qui nous avait uni nous sépare.
Je les ai enfoui dans l’argile du passé.
Parfois, je cherche leur figure de cire morte pour la mettre à la lumière, mais rien ne les ressuscite.

Suis-je, moi aussi, un cadavre de boue ?
Je suis morte mille fois, et mille fois je me suis rangée sur les étagères de mes souvenirs, dans le fatras de mon intime grenier.

Que sais-tu de moi, toi qui regarde à l’intérieur
par la fenêtre de mes yeux ?