Mot à mot…

Passion entremêlée d’azur !
Passion des mots qui cherchent la sortie.
Ils veulent dire quelque chose, mais quoi ?
Ils ne le savent pas encore quand ils posent leur valise au bord de ma pensée. Il me faut encore les assembler, les coudre les uns aux autres. Les peindre, aussi… leur donner mes couleurs, et les formes que j’imagine pour eux.
Je les choisis pour leur beauté, et leur musique. Je choisis les mots pour leur son, plus que pour leur sens. Je les collectionne pour les fenêtres qu’ils ouvrent, et non pour les portes qu’ils ferment.
J’écris ce que je peux, avec les mots qui chantent en moi, et me ravissent.
Ils s’imposent, en solitaire ou en meute, et cognent au portail de mon esprit. Je ne sais pas pourquoi.
Ils ne me disent pas ce que je dois dire. Ils me disent : viens…
Ils m’emportent.
Et je roule des phrases faites de mots disparates. Je les jette en l’air et ils retombent en phrases poétiques, mariés par hasard.

Les mots.
Ils vivent en moi. Ce sont eux qui me construisent, et me donnent à penser, et à voir, et non l’inverse.
Ils sont mes maîtres adorables.
Je leur donne un compagnon qui boite, et ils font un oxymore qui marche droit. Les mots vont clopin-clopant jusqu’à celui qui leur donne un sens nouveau, et les éclaire de son fanal vibrant. Les mots se prennent par la main, pour se recréer, pour se donner un sens inédit. Parce que les mots disent les choses, sans les dire vraiment. Ils effleurent les objets et les êtres. Les mots sont à la fois précis et flous.
Bien sûr, il y a des mots académiques, des mots qui savent tout, des mots savants, mais ces mots-là n’expliquent rien. Ils sont juchés sur leur colonne et regardent le monde d’en haut.
Les mots poétiques ne sont pas poétiques. Les mots poétiques sont banals. Toi, moi, la vie, mon amour… Le ciel et la caravane des nuages, la mer et l’écume, la peau, les frissons, les couleurs au nom mystérieux.
Les mots qui crânent, qui marchent en faisant des manières ne disent pas comme le monde est beau, comme le chagrin est violent, comme je pleure.
Avec les mots, on dit les mots, mais sans rien en dire, car les mots n’ont pas vraiment de signification et prêtent à confusion, dans un charivari de contresens et de malentendus. Les mots sont traîtres. Ils disent un jour une chose, et le lendemain une autre. Ils ne faut pas faire confiance à leur sens, mais seulement à la beauté de ce qu’ils évoquent. Pourquoi ? Parce que les mots appartiennent à celui qui les pense, et qui les prononce et non à celui qui les écoute.
Les mots n’ont pas de sens.
Les poèmes sont les châteaux des mots. Des châteaux à trous, des châteaux branlants, des châteaux de sable… Les mots sont si fragiles. Un rien les abime. Un coup sec, et ils dégringolent et se brisent, emportant dans leur chute l’âme de celui qui, de fil en aiguille, les a cousus, uni de fils d’or.
Les mots prononcés ne sont pas des mots, mais des paroles. Les paroles sont comme des flèches tirées par les mots. Une fois décochées, les paroles filent plus vite que le vent, à la vitesse du son, qui est rapide, comme chacun le sait. Souvent, les paroles, qui sont les mots en haleine et en souffle, alors que les mots, eux, ne sont rien, rien de tangible, rien d’existant, les paroles tuent les mots. En les prononçant, et en les envoyant dans l’espace, avec leur son et leur sens, les paroles les rendent plus lourds que l’air, et ils tombent à terre, comme des humains sans grâce.
Les paroles qui s’échappent partent vivre leur vie dans le monde à qui elles appartiennent, mais les mots restent avec moi.
Ce sont mes mots.
Même flous, même traîtres, même incertains, je n’ai que les mots pour être moi.

Adelaide Labille-Guiard – Portrait d’une femme écrivant avec une plume – détail. (1787)


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