Sud…

Longues routes qui déroulent leur ocre clair jusqu’à l’horizon, striées de l’ombre noire des oliviers.
Toute ombre est noire, sous le soleil. Toutes les couleurs s’affrontent sans tendresse dans la lumière. Le ciel de cobalt et la plaine blonde, les cyprès de vert sombre, les restes d’une mare opaline dans laquelle se noie le reflet d’un nuage solitaire.

Je traverse les doux monts recouverts de yeuses, de chênes-liège, d’oliviers vert de gris. À leur pied plein de nuit se cachent des moutons endormis, des vaches aux flancs bleus.
Un troupeau de cochons gris s’éparpillent en courant vers l’étang, et s’y précipitent avec un bonheur naïf. On dirait des enfants qui vont à la baignade.
À part les bêtes, il n’y a rien. Les villages au loin ont des cloches muettes et des campaniles silencieux.
La route coupe en deux un village sans vie. Une vieille ferme ses volets. Un chat s’étire contre le dos d’un chien. Lorsqu’on s’arrête sur le bord du chemin qui mène en pélerinage, et qu’on regarde la plaine dorée qui court jusqu’aux montagnes pales, étrangement le vent se lève pour secouer nos cheveux. L’air vibre lui aussi, au rythme des criquets qui stridulent, quand l’espace autour du monde tremble de chaleur.
Le village est vide, crépitant sous la lumière, offrant de minces triangles d’ombre au coin des rues sans bruits. Une minute après, il est loin dans mes souvenirs.
Des ponts enjambent des ruisseaux secs comme des oueds et la boue des fonds mise à nu se fend en profondes croisées. Un taureau sur une butée regarde fixement au loin, mâchant une herbe jaune et sèche.
L’eau de la fontaine, au milieu du cloitre, clapote dans le soir qui envahit le couvent. Des pigeons et des moineaux s’y lavent avant la nuit et volent vers le toit de tuiles rondes pour y dormir en troupeau. Leurs ailes ont des frissons de papier, comme des livres qu’on feuillète sans y prendre garde. Ils roucoulent de concert pendant longtemps, puis se taisent subitement. Ils dorment, serrés les uns contre les autres. Les moineaux ont choisi comme gite l’oranger près de la galerie, tout bruissant de leur chant. Ils se souhaitent la bonne nuit et plongent ensemble dans le sommeil. Seuls les grillons persistent à grésiller en quête de compagnie nocturne. Passent le murmure d’une chauve-souris furtive et le vol blanc de la chouette.
La colline s’assombrit tandis que le soleil disparaît, ne laissant que la couleur de ses feux lentement éteints par l’obscurité. La nuit, ensemencée des étoiles, envahit d’ombre le paysage tout à l’heure aveuglé de lumière. Les animaux de la nuit passent sans bruit, virevoltant. Un lapin bondit et rebondit sous les pins. Les étoiles du ciel s’effondrent vers la terre et se posent l’une après l’autre sur la colline plongée dans le noir, pour éclairer les villages au loin et les routes qui y mènent.

Les orages font ployer les branches des arbres jusqu’à terre, les lavent de la poussière de l’été qui flamboie et éteignent les feux qui les embrasent, envoyant dans le ciel les âcres fumées des forêts en incandescence. L’été brûle. Ce pays si chaud n’aime pas l’ombre. Nous cherchons dans la plaine un abri pour trouver notre route, mais les kilomètres se suivent sans un arbre pour accueillir le passant. « Ici, tu seras écrasé de chaleur et de lumière » semble dire le ciel. Il y tournoie des vautours qui se laissent glisser dans l’air en faisant la ronde.
Au loin, la mer.
Pour arriver à la plage, il faut marcher sous le soleil, dans un sable foulé et refoulé, fin comme de la poudre, qui colle aux pieds. Des plantes piquantes, de grosses feuilles grasses, nous font une haie minuscule jusqu’à l’étendue de sable chaud. Un chemin de planches délavées a été posé pour permettre d’arriver au bord de l’eau. Il s’arrête trop tôt, et nous devons finir pieds nus dans le sable brûlant. De loin, j’admire le subtil dégradé des couleurs de l’océan qui va d’un bleu profond à un vert opalin, transparent, ourlé du blanc-jaune de l’écume. L’eau de la mer est froide. On voit passer des poissons dans la vague translucide qui s’élève et se casse en dentelle de mousse. Le soleil fait danser des milliers de paillettes sur l’eau. Parfois, au loin, on voit bondir des dauphins folâtres qui viennent à la surface des eaux prendre une goulée d’embruns.
Sud.
La nuit tombe dans la mer. Le soleil cligne de l’œil et disparaît derrière la ligne floue d’un horizon incertain. Il fait toujours chaud. Les gens en claquettes, plus bruyants que le ressac, vont manger au bord de l’eau. Les goélands nettoient la plage des restes comestibles que les humains sans conscience ont laissé derrière eux. Il est temps de traverser le fleuve vers la grande ville.

Nous repartirons vers le nord, à la fin de l’été. Avant cela, nous compterons les cigognes solitaires dans leur maisons huchées sur le clocher des églises brunes. Leurs nids pour un moment abandonnés au bord des routes nues. Enchevêtrement de paille, de bois et de terre, solide comme une île dans le vent. Traversant la plaine, nous regretterons les villes fortifiées, les cathédrales d’ombre sous le soleil ardent, qui passent et restent en arrière, sur le chemin. Nous verrons venir vers nous les silhouettes de pierre qui habitent les austères contreforts des montagnes à venir. Plus loin, nous goûterons l’air plus frais sous les arbres des hautes montagnes, les cols entre deux falaises de roches, les sommets encore blancs des neiges de l’hiver, sorbets de décembre sauvages, piétinés d’animaux à haut col et à bois lourds.
Pour le moment, je regarde le pinceau pointu du cyprès peindre d’azur le ciel pur, je déguste comme un bonbon nostalgique l’odeur du figuier derrière la tonnelle. Je me lave dans le parfum des pins et des eucalyptus qui s’écaillent.

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