Le corps indésirable.

Les pales du ventilateur hachent l’air déjà étouffant de cette aube caniculaire. Il fait chaud tous les jours, ici. Tchac, tchac, tchac… Le ventilateur envoie un peu d’air frais vers le lit où dorment encore Sami et son amoureuse. La brise emporte et fait danser les voilages des fenêtres ouvertes. Vers le dedans, ils flottent comme des fantômes saccadés, agités de soubresauts, puis, avalés par les deux fenêtres, ils s’en vont flâner dehors, à peine retenus par les circonvolutions de fer forgé de la balustrade qui ferme les balcons. Dehors, au-delà, la ville déroule ses rues poussiéreuses, ses façades blanches, les fenêtres qui ressemblent à des regards noirs et vides. Au loin, dans l’air vibrant, le pont, le port, et les appels langoureux des cornes des bateaux qui le quittent, menés par le bout du nez par de minuscules bateaux-pilotes. Le brouhaha de la ville, étouffé par la distance, est un bourdonnement familier. On entend les cliquetis des boutiques au rez-de-chaussée qui ouvrent leurs rideaux de fer, et le chant des oiseaux perchés dans le néflier rebelle qui a poussé sans autorisation entre les pavés de la rue.

La pièce se situe à l’angle d’un immeuble qui donne sur deux rues, et possède deux grandes portes-fenêtre ouvrant sur de petits balcons carrelés accrochés par miracle à la façade. Un soleil timide pénètre par l’une des fenêtres et dessine sur le sol incarnat et les murs blancs de grands carrés de lumière poudreuse. On a rangé le long des murs une armoire dont les portes grincent, une grande commode à dessus de marbre gris et un secrétaire, gracieux comme une demoiselle timide, aux pattes minces chaussées d’une dentelle de fer ouvragé. Le bureau est ouvert et embarrassé de paperasse, de rouleaux, de pots à crayons, de boites, de cartes et de photos punaisées sur l’intérieur des portes. Un ordinateur ouvert est posée sur le cuir de l’abattant. La poubelle de fin grillage doré est recouverte d’un tiroir ôté au meuble, et sert vraisemblablement de desserte à l’écrivain qui y a entassé une pile de feuillets. Par terre git un imprimante et des rames de papier vierge. Dans le coin de la pièce, vaguement occulté par un paravent de velours élimé, se trouve un lavabo, un miroir, et un nécessaire de toilette posé sur une petite table de marbre blanc. Entre les fenêtres se trouvent le lit. Un grand lit de fer à l’ancienne, légèrement de travers. Un lit costaud qui doit accueillir le corps et les amours du locataire de la chambre. Sur le sol, outre les tapis dont on voit la trame et les carpettes qui entourent le lit, traînent des vêtements, des chaussures, des mules de cuir, des babouches éculées, et les jolis souliers de Nora.

Le soleil éclaire le visage de la jeune femme. Elle ouvre des yeux fauves, et le soleil qui s’y pique les éclaire de l’intérieur. Ils brillent comme deux lanternes à l’ombre des cils. Elle étire des bras potelés au-dessus de sa tête, tend ses jambes dans un frémissement et grogne un peu, puis repose sa tête sur l’oreiller, le visage tourné vers l’autre occupant du lit, Sami. Elle ne peut s’empêcher de le trouver magnifique. Le visage tourné vers elle, silencieux et fermé dans le sommeil est effectivement beau. Un visage couleur de miel sombre, hâlé, sous des boucles brunes, des oreilles comme des coquillages, un grand front, des sourcils droits et noirs, bien dessinés, un nez ni trop long, ni trop courts, ni trop large, ni trop fin et des narines comme deux virgules parfaites. Les lèvres de la bouche close sont elles-aussi ni trop, ni trop peu… Pleines, ourlées, rose-brun, la lèvre supérieure un peu avancée, comme boudeuse, et la lèvre inférieure en demi-cercle, pleine de force et d’allant. Nora observe le visage de son amant pendant qu’il dort, comme tous les matins qui les trouvent au lit, ensemble, enlacés. La cuisse de l’homme entre ses cuisses, son sexe contre sa jambe, son bras gauche sur la poitrine de Sami, et l’autre, replié sous sa tête, glissé sous l’oreiller, elle regarde le visage de Sami. À cette heure, elle ne peut pas admirer ce qu’elle préfère… les yeux noirs, profonds et veloutés, sous un rideau épais de longs cils, un regard à la fois vibrant et poignant, et le sourire qui montre des dents blanches comme de la craie.
Un sourire à fondre, tellement il est doux. Les fossettes qui creusent ses joues pleines, les hautes pommettes et les plis sous son œil malicieux, Nora en est folle. Sami est beau… très beau.

Beau, et gros…

Son corps endormi, sous le léger drap, ressemble à celui d’un cétacé échoué. Ses bras charnus posés sur le fin tissu, ses épaules larges, dorées, dont le léger duvet blondi par le soleil se pare de lumière, les plis de son dos, son ventre de bouddha, ses larges cuisses, ses mollets ronds tournés comme des bouteilles, ses petites mains potelées, ses formes courbes où que l’œil se pose, tout cela pose un problème à Sami, mais pas à Nora. Elle a toujours aimé cette différence, chez son tendre ami. Son corps replet, gras, aux formes pleines, cette épanouissement des chairs, c’est ce qu’elle aime. Pour elle, tout forme un tout… Le visage d’ange, le corps rebondi, les gestes qui tournent autour de l’axe de cette sphère de sang, d’os et de gras, les yeux d’encre, le tout debout sur la colonnade de jambes fortes, et de pieds plats, la voix profonde, le sourire plein de joie et de candeur, l’âme douce et sensible, tout cela, c’est Sami. Ce qui fait qu’il est unique parmi la multitude. Ce qui fait qu’elle l’aime. Elle a toujours aimé Sami. Même lorsqu’ils étaient plus jeunes et que déjà, Sami promenait son corps comme un fardeau. Elle, elle l’avait distingué parmi tous les garçons de leur classe, les beaux garçons, les musclés, les fiers de leur corps, les visages mâles, les rires gras, les boutonneux, les fanfarons, les idiots. Pour Nora se dressait au milieu de tant de bêtise la silhouette de tour imprenable de Sami, sa peau douce, sa voix douce, son regard tendre, ses boucles indisciplinées, son ventre moelleux comme une brioche. Il sentait bon, comme la mer, ou le vent, ou les petits pains du matin. Il était élégant malgré sa lourde silhouette. Il portait de grandes chemises blanches amidonnées, des pantalons avec des pinces, comme ceux des hommes, des vestes aux poches larges et profondes, il balançait du bout du bras un vieux cartable de cuir. Il avait un style ! pensait Nora. Une personnalité qui n’était qu’à lui, et que, malgré leurs quolibets et leurs moqueries, les autres garçons de la classe ne pouvaient s’empêcher de jalouser, ce qui renforçaient leur cruauté. Sami ne s’excusait pas d’être gros. Il n’était d’ailleurs pas vraiment là. Chaque fois que les méchancetés étaient trop dures à supporter, il rejoignait le club très fermé des amis qu’il accueillait dans son âme, des écrivains, des musiciens, des peintres, des chanteurs de rue à la voix langoureuse, des femmes qui tordaient et étendaient les draps mouillés de leurs bras forts, de leurs mains rouges, et les lissaient du plat de la paume en les faisant claquer sur le fil, du cantonnier qui replaçait les pavés dissidents en sifflant des airs d’opéra, du boulanger qui sortait sa fournée d’un geste souple et sûr de la pelle de bois. Il récoltait toutes ces images, et se les projetait sur l’écran de son imagination, à chaque fois qu’il était nécessaire. Sami était aussi, pour parfaire toutes les choses gênantes pour ceux qui le côtoyaient, d’une remarquable intelligence. Il semblait toutefois ne pas en faire grand cas, et lézardait sous la véranda de la maison à boire des citronnades glacées au parfum de fleur d’oranger que préparait sa mère au lieu de plancher sur ses devoirs et ses leçons. Le gros de la classe, Bouboule, était aussi le fort en thème. Ça ne lui attirait pas la sympathie du reste des élèves à part celle de Nora, et d’un type invisible, blême et maigrelet, dont le sobriquet était « tire-bouchon », à cause de sa haute taille et de ses longs bras maigres. Tire-bouchon, lui aussi, aimait bien Sami, pour son intelligence, son originalité, et la beauté de son regard de velours. Les profs, enclins à une particulière sévérité à l’égard des gros, qui n’étaient gros que du fait de leur paresse et de leur manque de volonté, comme on sait, s’inclinaient bien malgré eux devant les devoirs rendus par Sami. Sauf le prof de gym, ça va sans dire, qui appelait invariablement Sami « le sumotori ». Sami riait sous cape. Le prof semblait ignorer que les lutteurs de Sumo étaient quasiment des dieux vivants, au Japon et que les japonais les appelaient Rikishi. Il s’imaginait alors revêtu de la ceinture traditionnelle, tenant le prof en survêtement bleu au-dessus de sa tête, comme un trophée. Il souriait, en baissant la tête, de son sourire discret plein de malice, et le prof, sûr de l’avoir blessé, se retournait vers les autres élèves et leur intimait l’ordre absurde de grimper à une corde qui ne menait nulle part.
Nora aimait Sami, le visage de Sami, le corps de Sami, les pensées de Sami… Aussi étrange que cela paraisse à ses amies, à sa mère, aussi furieux que soit son père, Nora aimait Sami.
La première fois où elle lui avait laissé entendre qu’elle brûlait pour lui d’un amour ardent, chose qui lui semblait si évidente à elle, mais que Sami s’obstinait à ignorer, était un jour de classe en automne, gris, froid, pluvieux. Un jour de serpillière. Les petites terreurs de cour de récré s’en étaient prises au gros garçon, qui, malgré sa corpulence, ne leur rendait jamais les coups et les insultes. Sami s’était réfugié au coin de la cour, à l’angle avec le jardin privé du directeur, un coin dangereux pour faire les zouaves, un coin sûr pour pleurer. Il s’était assis par terre, son cartable entre les genoux, son manteau glissé dans son dos, et tête penché, il laissait couler ses larmes en se disant qu’ils étaient trop cons pour les mériter, quand il sentit une main dans la sienne. Une petite main douce et chaude comme un marron grillé. Une main qui prenait la sienne et la portait à ses lèvres, l’embrassant doucement, avec cette bouche suave et tendre qui invitait au baiser. Accroupie à côté de lui, sa jupe à carreaux bruns remontée au dessus de ses genoux ronds, une chaussette de laine en vrille sur sa cheville, son béret rouge enfoncé sur sa chevelure brune, ses yeux d’ambre qui le fixait, Nora embrassait la main de Sami avec une sorte de vénération, et pleurait avec lui. Il sentit les gouttes des larmes de la fille qui tombaient sur ses gros doigts, alors, il rapprocha la main de la jeune fille de sa bouche et l’embrassa avec ferveur en fermant les yeux. Ils furent tous les deux parcourus d’un frisson qui s’appelle « aveu », « attrait », « bonheur ». Elle l’aida à se remettre debout. « Tu ne peux pas rester là, viens ! » lui dit-elle, en lui tenant les épaules et en remontant sans maladresse son manteau. Et, se tenant par la main, ils traversèrent le préau où grelotaient les élèves qui allaient à l’étude, et sortirent de la cour qui donnait derrière le gymnase par le vieux portail peint en gris.
Sami n’en revenait pas. Cette fille, cette fille adorable, que tout le monde aimait, que les garçons draguaient, cette jolie collégienne pleine de vie, cette fille le tenait par la main, glissait ses doigts entre les siens. Il sentait son cœur battre à tout rompre, mais son cerveau lui envoyait des messages d’alerte toutes les secondes… Comme c’était totalement impossible, fou et invraisemblable, la peur s’empara de Sami et le pétrifia. Il s’arrêta à bout de souffle, en haut de l’avenue, et, entre le bégaiement et la colère, il retourna vers lui la jeune fille qui, elle, dansait sur des flots de sensations exquises. Elle lut la frayeur dans ses yeux noirs, alors elle dénoua leurs deux mains et lui caressa la joue… « N’aie pas peur… » murmura-t-elle. « N’aie pas peur… » Et elle le répéta sur tous les tons doux semblables à ceux avec lesquels on parle aux tout-petits et aux animaux abandonnés, de plus en plus bas, dans un souffle, au creux de son oreille. Elle approcha sa tête, enfouit son visage dans les boucles, et le serra dans ses bras. Le serrer vraiment était impossible. Ses bras ne pouvaient faire le tour du large corps de Sami, mais elle l’enlaçait du mieux qu’elle pouvait, enfonçant avec délice son corps dans le large ventre du garçon. Elle s’y sentait comme dans un nid, mais elle ne pouvait comprendre toutes les émotions qui la bouleversaient, la sensualité, le désir, l’oubli et l’abandon qui l’étourdissait.

Nora caresse doucement la poitrine large de son compagnon, dans la paix de ce matin d’été. Une cloche du quartier donne l’heure à ceux qui en ont besoin. Le voisin se rase dans la salle de bain du troisième étage et a allumé une radio qui grésille confusément. Tous les sons sont ouatés et lointains, enfoncés dans l’espace vibrant. Tchac tchac tchac… Le ventilateur continue à tourner comme un manège de foire, coupant l’air en grandes tranches. Lorsque Nora se tourne de nouveau vers Sami, il est réveillé. Les yeux noirs sous les cils la regardent sans ciller, puis il sourit, et Nora se bouleverse, tombe à la renverse intérieurement. Elle se penche vers Sami, met ses deux mains sur ses joues rondes et l’embrasse avec volupté. Ils se donnent l’un à l’autre dans la presque fraîcheur de l’air.

Il faut faire quelque chose pour vivre. Sami serait bien resté éternellement le fils de sa mère, dans la maison familiale, à boire des citronnades en caressant le chat douillettement étalé sur ses cuisses, un livre à la main, mais ça ne faisait pas partie des projets de ses parents. Et d’ailleurs, pas non plus des siens. Les mots « régime », « sport », « trouver du travail », « Nora », « cette fille », revenait trop souvent au repas du soir. Il en avait soupé, pour ainsi dire ! Sami vit donc seul dans cet appartement au second étage de cet immeuble qui se donne des airs haussmanniens dont la façade blanche s’écaille. La quartier qu’il habite, en surplomb sur la ville, bâti en haut d’une des collines qui formaient l’ancienne défense de la cité, est pauvre, est sale, est abandonné. Des arbres sans foi ni loi y poussent au milieu de potagers de fortune et d’herbes folles. Les effluves des cuisines se mélangent dans des odeurs indéfinissables de grillades, de fritures, de poissons, de caramel et d’oignons. À un moment de l’histoire, l’immeuble a été un fier éperon au coin de deux rues pavées, mais aujourd’hui, c’est un immeuble de rien. Sami y a réfugié avec bonheur sa bohème. Caché là, il voit Nora plus ou moins en cachette. Le quartier des pauvres, finalement, est moins curieux et moins cruel. Nora, elle aussi, apprécie ce coin de la ville ignoré de sa famille et de ses amies. De temps en temps, le soir, elle se faufile entre les battants de la porte rouge qui ne fermera plus jamais, emprunte le couloir sombre et l’escalier de bois blanchi à l’eau de javel pour retrouver Sami, parler avec lui, rêver avec lui, leurs corps nus sur le vieux lit de fer. Parfois, elle se couche sur lui, les bras croisés. « Tu es mon île déserte », elle lui dit, « la chambre, le lit, la ville, c’est l’océan… » Alors, Sami fait danser son ventre et Nora avec. Il lui dit « tu te trompes, l’océan, c’est moi », et ils rient.

J’ai commencé l’écriture d’un roman « Le Corps Indésirable » (titre provisoire) dont je partage le début avec les éventuels lecteurs qui auront peut-être envie de le lire…

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