Beauté du minuscule

Il y a foule de moineaux au bar à graines de la terrasse…
De temps à autres, une timide mésange vole à leur barbe un petit grain de millet et s’enfuit. Bientôt la colombe qui les observe du haut de l’antenne les délogera pour picorer sa part.
Le matin, je les vois perchés sur les cheminées et les toits des alentours. Ils attendent leur pitance en piaillant, on dirait qu’ils réclament leur dû.
Ils se réunissent en bavardant dans leur langue d’oiseaux, se regardent du coin de l’œil, se secouent et ébouriffent leurs plumes minuscules qu’ils rangent prestement pour reprendre leur jolie forme dodue.
Ils s’enfuient à bonne distance dès que j’entre avec ma poignée de graines, m’observant l’air de rien de leur œil noir, la tête mobile.
Ils fouillent sans soin dans les graines, faisant voler les plus légères, car ces messieurs-dames ont leur graines favorites. Dès qu’ils saisissent une belle graine de tournesol bien grasse, ils volent et se posent plus loin, heureux de leur trouvaille. Ils se chamaillent à grand bruit pour un butin de rien, picotent en sautillant les graines tombées à terre, recrachent avec dédain les coques et les graines qui leur déplaisent, mouchetant la terrasse de débris, puis, une fois éparpillée la pile de graines que j’ai posée sur la rambarde, ils s’envolent tous ensemble dans un froissement de soie, s’interpellant en cris aigus, joyeux et libres.

Photo de Harry Tucker

Hier soir…

Hier soir, nous promenions les chiens. Les murs des maisons de la place chahutaient les chants des rossignols, se les lançant de façade en façade, les faisant résonner et les amplifiant pour les faire entendre bien plus loin que la falaise d’où les minuscules oiseaux chantaient.
Tous les ans, ils nous offrent le plaisir de leurs sérénades, de leurs nocturnes fusant dans l’air parfumé du printemps, de leurs langoureux discours amoureux. J’avais dit, quelques jours plus tôt « tu entends ? Ils sont revenus… » lorsque s’était élevée la mélodie vive et harmonieuse de leur polyphonie. Ils sont plusieurs à chanter dans la nuit.
Le ciel était sombre et la lune était une fine courbe jaune. Plus loin, grosse comme une luciole, blanche et sans scintillement, Jupiter chatoyait. Le chat des voisins, fantôme noir de suie, traversait la place et se faufilait entre les arbres, en chasseur. Ses yeux plats reflétaient par instant des lueurs que son œil accrochait et mettait de côté, petites étoiles mouvantes glissant le long des clôtures…
Arrivés presqu’au bout de la rue, presque à la fin du mur de pierre et de lierre qui sépare le terrain vague de la chaussée a surgi, timide encore, le chant de l’été des criquets et des grillons. La soirée était douce et chaude, assez pour que les grillons sortent de leur menu terrier et accompagnent le chant des rossignols de leur son de crécelle.

Le chemin dans le ciel.

La nuit est tombée, éclairée d’une lune ronde.
J’entends passer des grues dans le noir, qui se rendent à un rendez-vous secret, sans lanterne, sans fanal, sans flamme, avec juste le scintillement des étoiles pour les guider… Elles s’appellent dans l’obscurité pour se compter et être sûres que toutes sont là, dans la ligne, à se passer les unes devant des autres, s’écartant pour faire place à celles qui passent à l’arrière, tandis qu’une vaillante prend la tête du v, qui n’a ni symétrie ni ordre. Dans les ténèbres, elles poussent leur cris de klaxon joyeux et pathétique.

Disent-elles « attends-moi » à celles qui les précèdent ? Ou peut-être « suis-moi, je connais la route », à celles qui les suivent.
Elles ont traversé le ciel au-dessus de ma maison, puis la sirène de leur chant cacophonique s’est éteint vers l’horizon.

Sitôt disparue la première troupe, arrive du bout de la nuit une nouvelle escadrille tapageuse qui s’apostrophe à grand bruit et finit par s’évanouir dans le silence.

Septembre.

Il pleut ce matin… La petite pluie grise et fine de septembre qui enfouit les couleurs dans un brouillard d’eau et fait rouiller les feuilles. Les arbres de la place pleurent par en dessous et laissent divaguer leurs branches fatiguées, arrosant au passage les voyageurs qui viennent de la gare, et les chiens promeneurs de maîtres. Ils s’ébrouent dans la pluie et reviennent mouillés.