Maja.

Cette photo, je l’avais épinglée au-dessus de mon bureau, à Cartoon Farm où je travaillais à l’époque. Je ne sais plus où j’avais trouvé cette carte postale, mais le photographe et son modèle jouissait d’une certaine notoriété.

Déjà, à Duperré, je préférais les modèles gros. L’harmonie de leurs courbes se répondant les unes aux autres, la tension de la chair, ou son affaissement, la grâce des rondeurs, les fesses, les seins. Nous avions surtout des modèles âgées dans cette catégorie. Des corps ayant vécu, avec des histoires dans chaque pli, émouvants et tranquilles. Le geste de la main et du fusain dans la courbe est tellement plus ample, plus large. On dirait qu’il respire.

Les modèles minces et parfaits, leur beauté tétanise. On sait qu’on ne peut sublimer ce qui est perfection. Dessiner le beau est vain.

Mais s’engloutir, se noyer dans les sinuosités, dans les traits ronds, dans les courbes, dans les volutes voluptueuses de la chair, en suivant du fusain les plis et les replis, en en sublimant le tracé, en rendant visible la beauté est vraiment un plaisir incomparable, un festin extactique. Car montrer la beauté là où d’autres ne la voit pas est le seul travail de l’artiste. L’artiste provoque par la vision et la représentation. En alchimiste, il transforme le trivial en sublime, et soulevant le voile des yeux, montre à tous la beauté.

MAJA / ©Cees van Gelderen-1980

Le corps indésirable. (suite).

Nora lui caresse le front, et glisse ses doigts dans les boucles soyeuses du jeune homme. Elle le regarde toujours comme si elle avait trouvé un merveilleux bijou… Mais Sami sait bien, lui, qui a trouvé un trésor. Ce jour-là, le jour du baiser sur la main et des larmes, c’est le jour où il est arrivé sur terre. Jusque là, il avait plus ou moins vécu en enfer. Quand Nora l’a trouvé, quand elle l’a déterré, et amené au jour, son cœur s’est ouvert comme une noix et a laissé entrer la lumière. Il était toujours gros, c’était toujours la galère, mais la main de Nora dans la sienne le rendait léger comme un ballon de baudruche.

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Le corps indésirable.

Les pales du ventilateur hachent l’air déjà étouffant de cette aube caniculaire. Il fait chaud tous les jours, ici. Tchac, tchac, tchac… Le ventilateur envoie un peu d’air frais vers le lit où dorment encore Sami et son amoureuse. La brise emporte et fait danser les voilages des fenêtres ouvertes. Vers le dedans, ils flottent comme des fantômes saccadés, agités de soubresauts, puis, avalés par les deux fenêtres, ils s’en vont flâner dehors, à peine retenus par les circonvolutions de fer forgé de la balustrade qui ferme les balcons. Dehors, au-delà, la ville déroule ses rues poussiéreuses, ses façades blanches, les fenêtres qui ressemblent à des regards noirs et vides. Au loin, dans l’air vibrant, le pont, le port, et les appels langoureux des cornes des bateaux qui le quittent, menés par le bout du nez par de minuscules bateaux-pilotes. Le brouhaha de la ville, étouffé par la distance, est un bourdonnement familier. On entend les cliquetis des boutiques au rez-de-chaussée qui ouvrent leurs rideaux de fer, et le chant des oiseaux perchés dans le néflier rebelle qui a poussé sans autorisation entre les pavés de la rue.

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