Inventaire.

Dire que la vie, la nôtre, n’est pas éternelle… Combien de printemps ? Combien d’étés ? Combien de douces et chaudes soirées où jouent des vers luisants ? Combien de pleines lunes ? Combien d’arc-en-ciel ? Combien de fois la neige immaculée ? Combien de baisers à bouches éperdues ? Combien de caresses ? Combien de fois aimer et être aimé ? Combien de mots tendres dans la nuit ? Combien de fois surprendre un regard innocent, un geste figé dans l’air ? Combien de renards jouant à l’aube dans le pré, combien de fois entendre rêver le chien, combien de baignades et de rires ? Combien de fois prendre son enfant dans ses bras ? Combien de rêves et combien d’enfance?

On ne compte jamais, et soudain, tout a disparu.

Il y a une dernière fois à toute chose.

Peinture : Zhang Daqian.

Samedi matin…

Fraîcheur de matin d’été. La tourterelle roucoule sur le toit.
De ma fenêtre je regarde le monde…
Des nuages encore blonds du soleil du matin flottent au-dessus de la terre, insouciantes plumes lâchées dans le vent de juillet, et les nouvelles feuilles des arbres de la place, tendres comme des ailes de papillons, frémissent à la moindre alerte et se racontent des histoires. Léger murmure de soie froissée dans l’air capricieux. Les maisons sont dessinées d’ombres nettes.
C’est samedi. Le monde s’affaire vers le marché, tricotant des jambes nues, tandis que les jeunes filles pianotent obsessivement sur le clavier de leur portable, à l’ombre de l’arrêt des bus et autocars. Des garçons, canne à pêche à l’épaule et musette à la main, se hâtent vers la rivière.
Les oiseaux paresseux sifflotent dans la cage des branches qui abritent les nids.
Des corneilles partent en bandes bruyantes vers de mystérieuses besognes, tandis que de lointains avions tracent des X majuscules dans l’azur.
J’entends, au loin, l’incompréhensible et grésillant message venant de la gare. Un jeune homme embrasse une jeune femme sur les escaliers et la serre dans ses bras.
Les coffres des voitures qu’on referme dans un claquement, les maris qui hèlent une connaissance, les dames qui bavardent sur le terre-plein.
C’est samedi…

Septembre.

Herbes sèches,
Floraisons noires,
Branches dénudées,
Fleurs sans fruits…
La vigne blanche laisse ses filles échevelées envahir murs et clôtures comme des folles sans entraves. Les écharpes transparentes des brumes de la rivière s’enroulent et montent au ciel où se déploient les roses de l’aube.
Les feuilles encore vertes attendent le vent de novembre qui viendra les décrocher une à une pour les emporter dans d’invisibles bras plein d’eau et de frimas.
Les étourneaux se donnent rendez-vous dans le ciel pur et nu du soir, et se pressent par petits groupes pour rejoindre le murmure éphémère de leur communion mystérieuse. Leur nuage en pointillé se noue et se dénoue au gré de secrètes inspirations, mais qui décide du chemin ?
Tout va vers une fin jusqu’aux prochaines éclosions. L’été s’endort sereinement, emmitouflé des vapeurs douillettes de l’automne qui arrive sans bruit.
L’été a répandu sa joie sans fin pendant les jours splendides et saupoudré de vie chaque coin d’herbe, chaque couple frémissant, chaque emmêlement vivant, chaque graine ténue. Il a tenu dans sa main de lumière toute chose qui voulait naître. Puis il a refermé ses doigts flamboyants, et laissé place aux doigts mouillés de septembre qui retient dans sa paume les futures germinations. L’automne cache tout ce qui va renaître dans un fouillis de feuilles mortes.

Premier jour de l’automne.