Départ

Je ne comprenais pas le jeu de mots, mais j’aimais bien Gai-Luron, le chien neurasthénique, et Belle-Lurette sa fiancée, et surtout l’acheter en format carré « de poche » avant de prendre le train pour les grandes grandes vacances, Gare de Lyon, départ pour Avignon, 7h30 de tchoutoun tchoutoun taada taada… taada taada, avec les porte-chapeaux en grille de fer, les images de notre pays en noir et blanc dans leur cadre, les petits napperons blancs derrière les têtes des « premières », les rideaux de velours rouge, les fenêtres qui s’ouvraient, les « pourriez-vous fermer la fenêtre, j’ai froid ? » alors qu’il fait 40° dans le compartiment, des éternels frileux, le service restaurant, son préposé à clochette qui passait dans le couloir : « premier service, premier service… Et nous, en tongs et en short de couleur, les pieds sur le siège, avec notre « poche »… 2 mois et demi de liberté, les cahiers de vacances dont nous ne faisions laborieusement que les trois premières pages, mais qu’on insistait pour avoir, les baignades dans le froid Gardon, les excursions à la mer, direction Salins de Giraud, arrêt à Arles pour acheter les MEILLEURES merguez, la pêche aux tellines qu’on grillait sur le barbecue de fortune, avec juste leur sel naturel, les nuits enchantées de grillons, les belles de nuit qui s’ouvrait au soir et donnaient le départ pour le « passage » à la douche, les soirées de rien. Jamais nous ne regardions la télé… On n’y pensait même pas. Par contre, on lisait et on relisait les bandes dessinées achetées en partant, avec quelques bagarres : Aggie, Lili la Petite Parisienne, ses cousines de Saint-Herbu, Dan et Monsieur Minet, le Mickey Parade et le Picsou Magazine, les Pif. On les retrouvait avec joie, d’une année sur l’autre, sans compter le Canard enchaîné dans les toilettes et l’almanach Vermot qui traînait dans la véranda. Les plaisirs d’une enfance sans « produits dérivés », avec des jeux dictés par notre seule imagination.

Je m’endormais bercée par le mouvement doux des ombres du platane de la cour projetées sur le plafond de notre chambre...

Nuages…

Rien n’est plus beau, ni plus magique, ni plus étonnant que le tableau toujours réinventé  des nuages.
Jeu mouvant de ouate où l’on devine un ours, un chien qui aboie ou un ange.
Parfois, on les croirait posés sur une feuille de cristal, leurs bords sombres annonciateurs de pluie ; parfois, voyageurs, ils filent dans l’azur, pressés d’arriver au bout du monde.
Leur matière métamorphique se dilue dans l’éther et s’évanouit.
Dans un ciel bleu uni, un tout petit nuage, perdu, cherche des compagnons de route. On détourne le regard une seconde… On le cherche. Il a disparu.
Drapeaux de pluie annoncée, ils cachent un moment le soleil. Dans leur ombre plus fraîche, on frissonne.
Leur image éphémère qui passe, qui passe.
Toujours le même ciel, jamais les mêmes nuages, pareils à l’eau dont ils naissent.
Sombres, ils amassent leur colère à l’horizon. Ils se fissurent et se zèbrent. Ils couvent le vent et le lâchent, et le vent s’amuse avec eux, les pousse, les disperse.
Ils grondent. Ils bruissent. Ils s’enveloppent de feuilles, dégringolent en rubans de pluie grises, et, soudain, ils s’entrouvrent pour que le soleil glisse un rayon par cette fente mince.
Gloires mystiques qui balaient d’un pinceau lumineux les plaines sombres.
Irréelles collines de crème fouettées, loin à l’horizon, sur la mer.
Planète bleue drapée de voiles blancs, maquillés de rose sur un ciel de paille où naît l’étoile fragile du berger.
Et, passant devant la lune comme un mouchoir de fine étoffe, ils continuent leur route éternelle et tranquille.

Isaac Levitan. Le soir sur la Volga (détail). 1888.

Les yeux fermés,

J’écoute les vibrations de ma pensée qui vrombit comme mille abeilles d’or, qui tremble comme les feuilles des peupliers, qui s’agite comme des draps mis à sécher dans le vent, qui frétille de pluies grises. 

Mes pensées. Je veux les attraper, les prendre toutes, mais elles s’échappent comme un troupeau de gamines folles. Elles courent et sautent partout et s’écorchent et se blessent et verdissent leurs genoux roses. Roses, les genoux des fillettes, leurs oreilles, leur nez, leurs coudes. 

Mes pensées fuient vers le fond, se cachent derrière des phrases, se blottissent dans les mots, prêtes à bondir comme des tigres blonds.

Mes pensées attendent sagement, les mains posées sur les genoux, qu’on leur permettent de sortir au soleil. Mes pensées frétillent comme des poissons d’or et s’envolent comme deux papillons amoureux qui se tournent autour, comme l’hirondelle qui fend l’air de son cri. Mes pensées sont rangées avec les livres dans les étagères de mon âme. J’en lis une, parfois, comme si elle était la pensée d’un autre.

Ma pensée sort parfois de la cave de derrière, où elle était à travailler, silencieuse et opiniâtre. Elle cherche quelque chose dans le noir, à tâtons. Elle fabrique des idées dans le mystère des replis, sans que je le sache. Je veux trouver et je ne sais pas où chercher. Ma pensée est toute remplie de choses ramassées au hasard, de collections, de bricoles et de riens, de rues en pente, de ciels d’automne, de chansons, de visages entraperçus, de regards émouvants, de frissons, de souvenirs, de coquillages à demi enterrés dans le sable gris, de neige silencieuse, de rideaux dans l’air, de minuscules planètes suspendues dans un rayon de lumière, de poupées cassées, de tortues mangeant des fleurs de trèfle…
Mais, du désordre du grenier de mon âme, ma pensée fait de la logique. De mes fouillis intimes, elle crée des images. Du fou, elle fait du sage.

J’écoute ma pensée dormir sans oser la réveiller… Elle rêve.

©Marie-Anne Bonneterre. Lessive au vent.