Les gens.

Il y a des jours où je ne les aime pas, les gens. Ils font du bruit, ils te bousculent, ils vont et viennent et passent indifférents.

Il y a des jours où je les aime, les gens…
Je vois la vie qui les anime, parce que je sais que ce ne sera pas toujours comme ça. Ils me paraissent chauds, touchants, fragiles. Ces jours-là, je ne sais pas pourquoi, le soleil éclaire leurs prunelles et en révèle la transparence et la clarté. Il pénètre plus profondément qu’à l’ordinaire.
Ces jours-là où j’aime les gens, tous les gens, je vois leurs gestes comme des envols suspendus, inachevés.

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Dans l’eau du temps…

L’amour ! l’amour…

Les baisers, les caresses, les câlins, les enlacements, les doigts dans les cheveux, la peau chaude, les draps froissés, les mains mêlées, les murmures, les regards, l’attente, le souffle, la nuit, ta nuque, ton dos qui frissonne, ton ventre doux, tes bras puissants, la tendresse de ta main qui se mêle à la mienne, l’harmonie de nos gestes, tes yeux entrouverts qui laissent passer l’éclat noir de tes prunelles, ton front humide, mon corps qui se laisse prendre…

Tout passera et deviendra hier…

Henri de Toulouse-Lautrec, Dans le lit, le baiser (entre 1892 et 1893).


Nuages…

Rien n’est plus beau, ni plus magique, ni plus étonnant que le tableau toujours réinventé  des nuages.
Jeu mouvant de ouate où l’on devine un ours, un chien qui aboie ou un ange.
Parfois, on les croirait posés sur une feuille de cristal, leurs bords sombres annonciateurs de pluie ; parfois, voyageurs, ils filent dans l’azur, pressés d’arriver au bout du monde.
Leur matière métamorphique se dilue dans l’éther et s’évanouit.
Dans un ciel bleu uni, un tout petit nuage, perdu, cherche des compagnons de route. On détourne le regard une seconde… On le cherche. Il a disparu.
Drapeaux de pluie annoncée, ils cachent un moment le soleil. Dans leur ombre plus fraîche, on frissonne.
Leur image éphémère qui passe, qui passe.
Toujours le même ciel, jamais les mêmes nuages, pareils à l’eau dont ils naissent.
Sombres, ils amassent leur colère à l’horizon. Ils se fissurent et se zèbrent. Ils couvent le vent et le lâchent, et le vent s’amuse avec eux, les pousse, les disperse.
Ils grondent. Ils bruissent. Ils s’enveloppent de feuilles, dégringolent en rubans de pluie grises, et, soudain, ils s’entrouvrent pour que le soleil glisse un rayon par cette fente mince.
Gloires mystiques qui balaient d’un pinceau lumineux les plaines sombres.
Irréelles collines de crème fouettées, loin à l’horizon, sur la mer.
Planète bleue drapée de voiles blancs, maquillés de rose sur un ciel de paille où naît l’étoile fragile du berger.
Et, passant devant la lune comme un mouchoir de fine étoffe, ils continuent leur route éternelle et tranquille.

Isaac Levitan. Le soir sur la Volga (détail). 1888.

Les yeux fermés,

J’écoute les vibrations de ma pensée qui vrombit comme mille abeilles d’or, qui tremble comme les feuilles des peupliers, qui s’agite comme des draps mis à sécher dans le vent, qui frétille de pluies grises. 

Mes pensées. Je veux les attraper, les prendre toutes, mais elles s’échappent comme un troupeau de gamines folles. Elles courent et sautent partout et s’écorchent et se blessent et verdissent leurs genoux roses. Roses, les genoux des fillettes, leurs oreilles, leur nez, leurs coudes. 

Mes pensées fuient vers le fond, se cachent derrière des phrases, se blottissent dans les mots, prêtes à bondir comme des tigres blonds.

Mes pensées attendent sagement, les mains posées sur les genoux, qu’on leur permettent de sortir au soleil. Mes pensées frétillent comme des poissons d’or et s’envolent comme deux papillons amoureux qui se tournent autour, comme l’hirondelle qui fend l’air de son cri. Mes pensées sont rangées avec les livres dans les étagères de mon âme. J’en lis une, parfois, comme si elle était la pensée d’un autre.

Ma pensée sort parfois de la cave de derrière, où elle était à travailler, silencieuse et opiniâtre. Elle cherche quelque chose dans le noir, à tâtons. Elle fabrique des idées dans le mystère des replis, sans que je le sache. Je veux trouver et je ne sais pas où chercher. Ma pensée est toute remplie de choses ramassées au hasard, de collections, de bricoles et de riens, de rues en pente, de ciels d’automne, de chansons, de visages entraperçus, de regards émouvants, de frissons, de souvenirs, de coquillages à demi enterrés dans le sable gris, de neige silencieuse, de rideaux dans l’air, de minuscules planètes suspendues dans un rayon de lumière, de poupées cassées, de tortues mangeant des fleurs de trèfle…
Mais, du désordre du grenier de mon âme, ma pensée fait de la logique. De mes fouillis intimes, elle crée des images. Du fou, elle fait du sage.

J’écoute ma pensée dormir sans oser la réveiller… Elle rêve.

©Marie-Anne Bonneterre. Lessive au vent.

Moment…

Il fait beau, mais frais, un agréable fraîcheur matinale. Les boutiques ouvertes charrient la petite foule des clients du matin, des jeunes dames fouillent dans les portants soldés, j’écoute de loin les conversations des chalands, les maris qui interpellent des amis, la maman qui dit « ton râteau, on l’a laissé à la maison ! »
Le soleil peint avec de la beauté.

Hier, aujourd’hui, demain.

Demain, c’est un autre pays. Un pays neuf, un continent de découvertes, une nation virginale, la lumière, le silence, la cécité. Demain, c’est la soif et la faim, mais aussi le pain et l’eau. Demain, c’est l’efflorescence. Demain est à naître.

Aujourd’hui, c’est la route. C’est le fanal et la terre. C’est le phare, c’est la plaine bleue, immense, froide, et vivante de vies brèves. Une mer chaste et féconde. C’est la route sèche.
Aujourd’hui est le germe, la semence de demain.

Hier, c’était la maison, le lit, les chaînes. C’était l’attente.
Hier, c’était le sillon. C’était la force qui bâtit, c’était l’aveugle qui ignore où il va.
Hier, c’était aujourd’hui, et c’était demain.