À la fin de leur floraison, les renoncules pleurent.
Leurs larmes de pétale tombent en pluie blanche
sur la table.

À la fin de leur floraison, les renoncules pleurent.
Leurs larmes de pétale tombent en pluie blanche
sur la table.

Cette photo, je l’avais épinglée au-dessus de mon bureau, à Cartoon Farm où je travaillais à l’époque. Je ne sais plus où j’avais trouvé cette carte postale, mais le photographe et son modèle jouissait d’une certaine notoriété.
Déjà, à Duperré, je préférais les modèles gros. L’harmonie de leurs courbes se répondant les unes aux autres, la tension de la chair, ou son affaissement, la grâce des rondeurs, les fesses, les seins. Nous avions surtout des modèles âgées dans cette catégorie. Des corps ayant vécu, avec des histoires dans chaque pli, émouvants et tranquilles. Le geste de la main et du fusain dans la courbe est tellement plus ample, plus large. On dirait qu’il respire.
Les modèles minces et parfaits, leur beauté tétanise. On sait qu’on ne peut sublimer ce qui est perfection. Dessiner le beau est vain.
Mais s’engloutir, se noyer dans les sinuosités, dans les traits ronds, dans les courbes, dans les volutes voluptueuses de la chair, en suivant du fusain les plis et les replis, en en sublimant le tracé, en rendant visible la beauté est vraiment un plaisir incomparable, un festin extactique. Car montrer la beauté là où d’autres ne la voit pas est le seul travail de l’artiste. L’artiste provoque par la vision et la représentation. En alchimiste, il transforme le trivial en sublime, et soulevant le voile des yeux, montre à tous la beauté.

Les mots sont beaux. Patience, absolu, venin, frisson, ombre…
Ils emplissent toute la bouche, s’échappent et s’incarnent en celui qui entend. mais, comme ceux qui ne voient pas, ceux-là n’écoutent pas.
Les mots sont beaux, qui disent le champ acidulé, la lumière, le front souple des enfants, les mains noueuses parcourues des résilles bleues, l’élan, nos pieds miraculeux qui marchent sans y penser.
Hier soir, nous promenions les chiens. Les murs des maisons de la place chahutaient les chants des rossignols, se les lançant de façade en façade, les faisant résonner et les amplifiant pour les faire entendre bien plus loin que la falaise d’où les minuscules oiseaux chantaient.
Tous les ans, ils nous offrent le plaisir de leurs sérénades, de leurs nocturnes fusant dans l’air parfumé du printemps, de leurs langoureux discours amoureux. J’avais dit, quelques jours plus tôt « tu entends ? Ils sont revenus… » lorsque s’était élevée la mélodie vive et harmonieuse de leur polyphonie. Ils sont plusieurs à chanter dans la nuit.
Le ciel était sombre et la lune était une fine courbe jaune. Plus loin, grosse comme une luciole, blanche et sans scintillement, Jupiter chatoyait. Le chat des voisins, fantôme noir de suie, traversait la place et se faufilait entre les arbres, en chasseur. Ses yeux plats reflétaient par instant des lueurs que son œil accrochait et mettait de côté, petites étoiles mouvantes glissant le long des clôtures…
Arrivés presqu’au bout de la rue, presque à la fin du mur de pierre et de lierre qui sépare le terrain vague de la chaussée a surgi, timide encore, le chant de l’été des criquets et des grillons. La soirée était douce et chaude, assez pour que les grillons sortent de leur menu terrier et accompagnent le chant des rossignols de leur son de crécelle.
Je ramasse des plumes.
On ne sait jamais. Ce sont peut-être les plumes d’un ange…
Fille d’Avril…
Fille du renouveau,
Des bourgeons qui éclosent,
De l’air suave,
Des oiseaux qui chantent
Parce qu’ils sont vivants,
Heureux d’avoir survécu à l’hiver
Et ses habits gelés…
Un matin sur la Terre…
un soleil ravi illumine la vallée.
Les fumées grises frissonnent en montant dans l’air froid.
Silence et paix dans la maison.

La beauté et la grâce de la voix et du chant qui s’épanouit pour habiter dans l’espace. Comme une source qui donne naissance à un fleuve, entraînant dans son flot des émotions d’enfant.
La voix, fragile et puissante, qui hérisse la peau, qui fait frissonner dans son écheveau d’ondes sensibles et immatérielles.
La magie stupéfiante de cette invisible beauté.

Parfois, c’est si difficile de décrire la plus simple beauté.
Hier soir, un reste de soleil éclairait la lune par en dessous, dans un ciel noir.
Frêle croissant d’or pour traverser la nuit…

Comme elles sont magnifiques, toutes les choses abandonnées qui se dégradent lentement.
Jamais elles ne furent plus belles qu’à ce moment où la beauté les abandonne,
Ni plus vivantes qu’à l’approche de leur fin.
À peine debout, elles résistent au délabrement qui ronge leurs poutres, leurs os, et déchire leur peau, morcelant leurs couleurs en écailles, brisant tout en petits morceaux d’où la vie s’échappe.
Dans leur rage à demeurer, elles ramassent autour de leur corps exsangue, les mousses et les lierres qui les maintiennent.
La fin des choses est chuchotement et brume et dentelles moisies autour des yeux, les volets dégondés ouverts sur le néant du passé qu’on oublie.
Vêtues d’une histoire ignorée, drapées d’ombres, encore rose parfois, ou bleu, ou ocre, elles laissent le temps les parer, les émailler de gris, les choses que l’on a abandonnées.
La rouille les orne, et les lambeaux des papiers peints disent où une main avait accroché un précieux portrait dont ne reste que l’écho.
Ma maison délabrée a le ciel pour plafond et le vent pour murs. Les pastels et les poudres s’en échappent pour courir dans l’azur.
