L’appartement que nous avons occupé pendant une vingtaine d’année à Lisbonne, rua Nova do Desterro, rue Nouvelle de L’Exil, avait des carrelages en carreaux de ciment datant des années 30.
Sous les toits, au quatrième étage sans ascenseur d’un immeuble mal entretenu, avec le ciel qui pleut à l’intérieur, sans chauffage l’hiver, nous avons finalement dû le quitter.
Il avait vu naître mon compagnon de vie.
Lui, il détestait devoir y passer de longues semaines lorsque le travail l’appelait à Lisbonne, mais pour moi, c’était un lieu de villégiature, c’était de merveilleuses vacances pleines de liberté, de bruits nouveaux, d’images uniques.
Meublé de bric et de broc, un mobilier « à tout casser » comme le disait finement J., nous y avons, d’année en année, imposé de nouvelles routines qui faisaient du bien quand je les retrouvais en juillet et en août.
Étiquette : vacances
Almoço de feriado.
Il y a des moments qu’on oublie jamais.
Ce jour-là, on touchait au but, à la fin d’un petit périple au travers de l’Espagne, comme on le fait souvent. On était arrivés à Lisbonne dans la matinée. On avait posé nos bagages et on s’était mis en quête d’un restau à l’heure do almoço (de déjeuner). On avait élu domicile entre le théâtre São Luiz et le théâtre São Carlos, en haut de la colline du Bairro Alto, non loin do Largo do Chiado, à la terrasse d’un petit café tranquille, à l’ombre de grands arbres. Comme j’en mourrai d’envie, on avait mangé quelques « salgados », des Pastéis de bacalhau, petits beignets de morue savoureux et croustillants, des croquetes de carne, croquettes de viande de bœufs rissolées, et autres croquetes de frango, petits pâtés frits au poulet… avec un délicieux et exotique guacamole, le tout arrosé d’un frais vin vert, o vinho verde que j’adore, et qui a le goût des vacances.
J’étais enfin arrivée dans ma Lisbonne aimée et je me souviens avoir ressenti cette satisfaction tranquille d’être là où je devais être, à cet exact moment. J’ai étiré mes bras au-dessus de ma tête et étendu mes jambes sous la table. Nous étions là, tous les deux, le nez au vent, les yeux ouverts, et de délicieuses sensations m’envahissaient.
Ce moment merveilleux où tout s’aligne pour former un simple instant de bonheur.

Sud…
Longues routes qui déroulent leur ocre clair jusqu’à l’horizon, striées de l’ombre noire des oliviers.
Toute ombre est noire, sous le soleil. Toutes les couleurs s’affrontent sans tendresse dans la lumière. Le ciel de cobalt et la plaine blonde, les cyprès de vert sombre, les restes d’une mare opaline dans laquelle se noie le reflet d’un nuage solitaire.
Enfance.
Obscur couloir frais, empli de la rumeur
de courses enfantines.
Celle que je fus
joue, seule, quelque part, à l’ombre d’un platane,
ou, assise sur la marche rouge.
Mon ombre sent la fraîcheur de la tommette
dans le silence poussiéreux,
La fièvre de l’après-midi,
le paisible ennui estival,
les volets mi-clos.
La tête bourdonnante, je me sens hanneton…
Pensive, un moment,
j’entends les échos de leur jeu dans la cour,
J’observe, au travers des carreaux,
leur silhouette colorées,
lumineuses,
vivantes.
et les maigres tiges des roses trémières,
frémissant dans la chaleur blanche.
Le souvenir d’avoir été plus innocente encore…
Le cortège rouge et noir des insectes.
Le mur de briques rouges.
Le bistre des ferrailles,
le toit écroulé,
promenade de chats.
Et, dans la véranda (laissé là sur la table)
le dessin régulier d’une patience.
Garrigue.
Tout était blanc à cause de la lumière.
Tout faisait mal à voir.
Je ne me souviens que de l’odeur
des pins, du thym et du romarin,
Et de trois silhouettes
Dans la poussière du chemin.
Je me souviens des roches dévorées,
des papillons ivres de soleil,
des cigales.
Nous rentrions bredouilles,
Nos filets à papillons sur l’épaule,
dans la gloire du jour finissant,
nos sandales pleine de sable.