Qui ?

Qui est là, dans ce monde, pour nous regarder, et pas seulement nous voir ? Qui nous écoute, et ne se contente pas de nous entendre ? Qui nous comprend sans nous juger, et nous accepte sans nous comprendre ?
Qui nous épargne ?
Et nous frôle sans nous heurter ?
Qui nous accompagne sans nous diriger ?
Parfois, le matin, cette impression de solitude universelle m’étreint, et je voudrais aimer toute l’humanité…

Eau douce.

L’eau qui coule dans ma bouche,
C’est l’eau verte des jardins.
Abreuvée de palpitations infinies,
La vie ruisselle.

L’eau verte des jardins, c’est la mare
immobile, peinte de gouache mate, brouillée un instant
Par le saut de la grenouille.
Son passage laisse voir une eau noire.
Une eau profonde comme un œil
que la paupière de l’eau
recouvre.
Ploc.

L’eau de la mare cache sa nature de ténèbres sous sa peau verte.
Les insectes de l’eau y marchent à l’envers,
de leur long pas d’araignée.
Quelles sont les bêtes sombres, les limaces sanglantes,
Les poissons enchevêtrés de mousse de ses fonds mystérieux ?

Ils écartent les végétations ternes pour regarder le ciel,
Dévoilant en silence la nuit des eaux dormantes.

L’eau verte des jardins reposent dans des pots.
Laissés là par la main négligente du jardinier, ils ont recueilli
l’eau des pluies de novembre
et se sont laissés briser par le gel de l’hiver.

L’eau verte des jardins,
C’est le ruisseau qui file des quenouilles de soie
Chahutant comme un enfant léger sur les pierres glissantes.

Les ruissellements arborescents dans le sable
forment des lacs où nait un monde minuscule.

Lire la suite « Eau douce. »

Ne pas se souvenir.

La vie répare avec l’oubli…
L’oubli des chagrins, des deuils, des heures sombres, des transes adolescentes, des fébrilités de l’ignorance. L’oubli des souffrances, des déchirements, des départs. L’oubli des oublis qui ont blessé.
Avec le chiffon du présent, la mémoire efface les meurtrissures du passé.
Tout se fond en une mer d’émotions muettes d’où surgit parfois un souvenir, comme un cadavre agité.

Les jours.

Les jours, comme des larmes, comme des grains de riz, comme des pétales de cerisier, comme les vents maussades, comme la pluie.
Les jours, qui vont à grand bruit, dans le fracas des villes, dans le tumulte de la jeunesse, dans le fardeau du tout venant.
Les jours, dans le silence, dans l’abandon, dans le blanc des doigts de neige.
Les jours, qui ruissellent comme des larmes.
Comme des rivières de pleurs inconsolés.

La guerre des femmes.

La guerre des femmes,
C’est de maintenir tout le monde
en vie.
Le monde entier
qui est né d’elles.
Le monde entier
qu’elles ont reçu entre leurs mains mouillées.
Qu’elles ont vêtu, nourri,
Qu’elles ont bercé, et endormi.

La guerre des femmes,
C’est de maintenir tout le monde
en vie.
Tout le monde,
et leurs fils, qui sont nés d’elles,
dont elles ont lavé la nuque fragile,
dont elles ont tenu la petite main,
Dont elles ont guidé les pas.
Leurs fils,
qu’elles ont maintenu en vie,
Jusqu’à l’âge d’homme.

Lire la suite « La guerre des femmes. »

Lisbonne

Enchevêtrement des toits et des pignons aux couleurs fanées, puits de lumière ornés de fer forgé et couvert de tôle ondulée, tuiles rouges et forêt d’antennes tordues. Le ciel est couvert, ce matin. Comme souvent dans les cités du bord de la mer, la nuit a tiré sur la ville la couverture des nuages, et ils peinent à se disperser au matin, mais on sent le soleil et la chaleur tout proches. Les bruits sont nouveaux, et pourtant familiers. Comme de vieux amis, ils montent vers moi de la rue, et entrent par la fenêtre largement ouverte. Les sirènes des ambulances, les voix des enfants, les frôlements des voitures sur les pavés de basalte de la chaussée, les oiseaux sur les toits, et dans les cages suspendues aux fenêtres. Cliquetis des boutiques, voisins s’interpellant à grand bruit, vendeurs ambulants. Au loin, le brouhaha emmêlé des autos, des camions et par-dessus ce tissu épais, les notes joyeuses des trams dégringolant les collines et les cris des goélands dans le ciel au-dessus.

Lire la suite « Lisbonne »