J’ai eu un ami. Le plus fidèle des amis. Où que j’aille, quoi que je fasse, quoi que je dise, mon ami était près de moi, d’accord avec moi, heureux avec moi.
Cet ami était un chien.
Diego.
Mathilde l’avait trouvé errant.
La semaine précédente, j’avais dit « Quand je rentre de Paris, mercredi, nous irons à la SPA chercher un chien ». Le chien qu’elle attendait depuis longtemps. Et ce jour-là, dans la cour du collège se trouvait un chien brun et touffu aux yeux jaunes. Le chien s’est retrouvé dans la voiture de ma mère, qui gardait la petite, puis dans son salon… Mathilde m’avait prévenu, l’air réjoui. « Il y a une surprise à la maison ! ». « Une surprise avec des poils ? » j’ai demandé.
Départ
Je ne comprenais pas le jeu de mots, mais j’aimais bien Gai-Luron, le chien neurasthénique, et Belle-Lurette sa fiancée, et surtout l’acheter en format carré « de poche » avant de prendre le train pour les grandes grandes vacances, Gare de Lyon, départ pour Avignon, 7h30 de tchoutoun tchoutoun taada taada… taada taada, avec les porte-chapeaux en grille de fer, les images de notre pays en noir et blanc dans leur cadre, les petits napperons blancs derrière les têtes des « premières », les rideaux de velours rouge, les fenêtres qui s’ouvraient, les « pourriez-vous fermer la fenêtre, j’ai froid ? » alors qu’il fait 40° dans le compartiment, des éternels frileux, le service restaurant, son préposé à clochette qui passait dans le couloir : « premier service, premier service… Et nous, en tongs et en short de couleur, les pieds sur le siège, avec notre « poche »… 2 mois et demi de liberté, les cahiers de vacances dont nous ne faisions laborieusement que les trois premières pages, mais qu’on insistait pour avoir, les baignades dans le froid Gardon, les excursions à la mer, direction Salins de Giraud, arrêt à Arles pour acheter les MEILLEURES merguez, la pêche aux tellines qu’on grillait sur le barbecue de fortune, avec juste leur sel naturel, les nuits enchantées de grillons, les belles de nuit qui s’ouvrait au soir et donnaient le départ pour le « passage » à la douche, les soirées de rien. Jamais nous ne regardions la télé… On n’y pensait même pas. Par contre, on lisait et on relisait les bandes dessinées achetées en partant, avec quelques bagarres : Aggie, Lili la Petite Parisienne, ses cousines de Saint-Herbu, Dan et Monsieur Minet, le Mickey Parade et le Picsou Magazine, les Pif. On les retrouvait avec joie, d’une année sur l’autre, sans compter le Canard enchaîné dans les toilettes et l’almanach Vermot qui traînait dans la véranda. Les plaisirs d’une enfance sans « produits dérivés », avec des jeux dictés par notre seule imagination.

Hiver.
Ciel bleu ourlé de Jaune. Soleil froid d’hiver. Les arbres sont colorés d’orange et de mauve.
Hiver.
Le soleil s’est noyé dans la cendre des jours d’hiver.

Gelée.
Aujourd’hui, le temps ressemble à deux longues jambes de glace et à des pieds de neige.

Labours.
La terre est ouverte en larges tranches grasses. Elle sèche vite pourtant, et la couleur de chocolat laisse place à de vastes étendues grises sur lesquels s’étendent, dans le jour qui finit tôt, les longues ombres des arbres. Des corbeaux arpentent les hautes mottes d’un pas docte, ainsi que des penseurs solitaires.
Derrière, le ciel est tissé de rubans oranges et de longs bandeaux de nuages mauves ourlés de lumière.

Antoinette
La vie a quitté ma grand-mère dans sa 101e année, à l’aube de son anniversaire, un jour d’octobre merveilleux, plein de soleil pour rendre hommage à sa lumière. Cette force tranquille était devenue une feuille fragile qu’un souffle effritait. Mais pendant cent ans, ma grand-mère, Antoinette, a vécu.
Vivre. Ce verbe, elle l’a vraiment fait sien. Hélas, on oublie de poser des questions et celles-ci se bousculent aujourd’hui… Mamie, je ne sais pas tous les détails de ta vie, est-ce que tu avais cette même joie d’exister, envers et contre tout, quand tu étais enfant ?
J’ai mis très longtemps à comprendre à quel point ma grand-mère avait été une source de chaleur et un réconfort dans ma vie d’enfant. Plus j’avance en âge, plus je me rends compte combien son soleil a éclairé ma vie. L’appel de la vie immédiate et le désir de liberté peuvent faire d’une femme une mère approximative, mais une formidable grand-mère. Pour ma part, ma grand-mère a étendu un manteau de joie et de fantaisie sur ma vie, et a éclairé d’une grande lumière les recoins sombres et désespérants.
Lire la suite « Antoinette »Le goûter.
J’ai respiré le pain frais. Il sentait le goûter, les barres de chocolat Milka dans leur papier mauve, l’enfance, l’école et la cour de récré. Il sentait la poussière saine du chemin battu, les tilleuls en fleurs, la fin de l’année, la sortie en bus. Il était plein de silence et de rires.
Il était tellement peu de chose.
Ma mère saupoudrait les longues tartines de la baguette beurrées, de sucre ou de cacao en poudre Poulain. Elle les secouait au-dessus de l’évier pour les débarrasser du superflu qui aurait causé des dégâts sur nos maillots et nos jupes. Je les pliais en deux dans la longueur pour pouvoir les mordre.
Le beurre faisait des rides brunes.

Froidures.
Ciels de brumes roses, toits noirs d’où s’échappent les sages serpentins de fumée pale. Les feux des réverbères de la gare comme des yeux de fauves hallucinés m’observent de loin, immobiles…

Désaccordée.
Des gouttes de pluie dans mon silence intérieur, moi qui voudrais entendre striduler un grillon…