Labours.

La terre est ouverte en larges tranches grasses. Elle sèche vite pourtant, et la couleur de chocolat laisse place à de vastes étendues grises sur lesquels s’étendent, dans le jour qui finit tôt, les longues ombres des arbres. Des corbeaux arpentent les hautes mottes d’un pas docte, ainsi que des penseurs solitaires.
Derrière, le ciel est tissé de rubans oranges et de longs bandeaux de nuages mauves ourlés de lumière.

Photo : Jose-Manuel Massano. Terre brute labourée.

Antoinette

La vie a quitté ma grand-mère dans sa 101e année, à l’aube de son anniversaire, un jour d’octobre merveilleux, plein de soleil pour rendre hommage à sa lumière. Cette force tranquille était devenue une feuille fragile qu’un souffle effritait. Mais pendant cent ans, ma grand-mère, Antoinette, a vécu. 

Vivre. Ce verbe, elle l’a vraiment fait sien. Hélas, on oublie de poser des questions et celles-ci se bousculent aujourd’hui… Mamie, je ne sais pas tous les détails de ta vie, est-ce que tu avais cette même joie d’exister, envers et contre tout, quand tu étais enfant ?

J’ai mis très longtemps à comprendre à quel point ma grand-mère avait été une source de chaleur et un réconfort dans ma vie d’enfant. Plus j’avance en âge, plus je me rends compte combien son soleil a éclairé ma vie. L’appel de la vie immédiate et le désir de liberté peuvent faire d’une femme une mère approximative, mais une formidable grand-mère. Pour ma part, ma grand-mère a étendu un manteau de joie et de fantaisie sur ma vie, et a éclairé d’une grande lumière les recoins sombres et désespérants.

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Le goûter.

J’ai respiré le pain frais. Il sentait le goûter, les barres de chocolat Milka dans leur papier mauve, l’enfance, l’école et la cour de récré. Il sentait la poussière saine du chemin battu, les tilleuls en fleurs, la fin de l’année, la sortie en bus. Il était plein de silence et de rires.
Il était tellement peu de chose.

Ma mère saupoudrait les longues tartines de la baguette beurrées, de sucre ou de cacao en poudre Poulain. Elle les secouait au-dessus de l’évier pour les débarrasser du superflu qui aurait causé des dégâts sur nos maillots et nos jupes. Je les pliais en deux dans la longueur pour pouvoir les mordre.
Le beurre faisait des rides brunes.


Les gens.

Il y a des jours où je ne les aime pas, les gens. Ils font du bruit, ils te bousculent, ils vont et viennent et passent indifférents.

Il y a des jours où je les aime, les gens…
Je vois la vie qui les anime, parce que je sais que ce ne sera pas toujours comme ça. Ils me paraissent chauds, touchants, fragiles. Ces jours-là, je ne sais pas pourquoi, le soleil éclaire leurs prunelles et en révèle la transparence et la clarté. Il pénètre plus profondément qu’à l’ordinaire.
Ces jours-là où j’aime les gens, tous les gens, je vois leurs gestes comme des envols suspendus, inachevés.

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Dans l’eau du temps…

L’amour ! l’amour…

Les baisers, les caresses, les câlins, les enlacements, les doigts dans les cheveux, la peau chaude, les draps froissés, les mains mêlées, les murmures, les regards, l’attente, le souffle, la nuit, ta nuque, ton dos qui frissonne, ton ventre doux, tes bras puissants, la tendresse de ta main qui se mêle à la mienne, l’harmonie de nos gestes, tes yeux entrouverts qui laissent passer l’éclat noir de tes prunelles, ton front humide, mon corps qui se laisse prendre…

Tout passera et deviendra hier…

Henri de Toulouse-Lautrec, Dans le lit, le baiser (entre 1892 et 1893).


Nuages…

Rien n’est plus beau, ni plus magique, ni plus étonnant que le tableau toujours réinventé  des nuages.
Jeu mouvant de ouate où l’on devine un ours, un chien qui aboie ou un ange.
Parfois, on les croirait posés sur une feuille de cristal, leurs bords sombres annonciateurs de pluie ; parfois, voyageurs, ils filent dans l’azur, pressés d’arriver au bout du monde.
Leur matière métamorphique se dilue dans l’éther et s’évanouit.
Dans un ciel bleu uni, un tout petit nuage, perdu, cherche des compagnons de route. On détourne le regard une seconde… On le cherche. Il a disparu.
Drapeaux de pluie annoncée, ils cachent un moment le soleil. Dans leur ombre plus fraîche, on frissonne.
Leur image éphémère qui passe, qui passe.
Toujours le même ciel, jamais les mêmes nuages, pareils à l’eau dont ils naissent.
Sombres, ils amassent leur colère à l’horizon. Ils se fissurent et se zèbrent. Ils couvent le vent et le lâchent, et le vent s’amuse avec eux, les pousse, les disperse.
Ils grondent. Ils bruissent. Ils s’enveloppent de feuilles, dégringolent en rubans de pluie grises, et, soudain, ils s’entrouvrent pour que le soleil glisse un rayon par cette fente mince.
Gloires mystiques qui balaient d’un pinceau lumineux les plaines sombres.
Irréelles collines de crème fouettées, loin à l’horizon, sur la mer.
Planète bleue drapée de voiles blancs, maquillés de rose sur un ciel de paille où naît l’étoile fragile du berger.
Et, passant devant la lune comme un mouchoir de fine étoffe, ils continuent leur route éternelle et tranquille.

Isaac Levitan. Le soir sur la Volga (détail). 1888.