Inventaire.

Dire que la vie, la nôtre, n’est pas éternelle… Combien de printemps ? Combien d’étés ? Combien de douces et chaudes soirées où jouent des vers luisants ? Combien de pleines lunes ? Combien d’arc-en-ciel ? Combien de fois la neige immaculée ? Combien de baisers à bouches éperdues ? Combien de caresses ? Combien de fois aimer et être aimé ? Combien de mots tendres dans la nuit ? Combien de fois surprendre un regard innocent, un geste figé dans l’air ? Combien de renards jouant à l’aube dans le pré, combien de fois entendre rêver le chien, combien de baignades et de rires ? Combien de fois prendre son enfant dans ses bras ? Combien de rêves et combien d’enfance?

On ne compte jamais, et soudain, tout a disparu.

Il y a une dernière fois à toute chose.

Peinture : Zhang Daqian.

Chapitre 1…

Tu m’as prise dans tes bras et je me suis effritée comme une feuille sèche. Mon cœur s’est effondré sur lui-même dans une pluie de débris dorés. C’est ce que je suis. Une feuille d’automne.
Ce matin, je me suis réveillée dans un corps sans frisson. Il s’est désaccoutumé du plaisir sans m’en avertir. Mon corps n’est pas âgé, mais c’est le corps d’une femme qui est passé au delà de l’échéance de sa féminité. Un corps indésirable. Un corps apprivoisé. Hier soir, comme tous les autres soirs, nous avons abandonné nos corps au sommeil. Nous les avons laissés en friche, environnés des ronces de l’ennui et de la routine. Comme tous les autres soirs, nous nous sommes tourné le dos et, repliés entre nos bras, nous avons sombré dans l’eau noire des rêves. L’amour a pris les formes de la tendresse, et la passion est toute dans les gestes du quotidien et dans l’affirmation toujours recommencée de notre attachement l’un à l’autre. Nous sommes comme le dit Platon, des êtres ronds, des demi-sphères siamoises liées par nos vertèbres, les deux faces d’un même corps, mais dos à dos, nous ne nous rencontrons jamais.

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Samedi matin…

Fraîcheur de matin d’été. La tourterelle roucoule sur le toit.
De ma fenêtre je regarde le monde…
Des nuages encore blonds du soleil du matin flottent au-dessus de la terre, insouciantes plumes lâchées dans le vent de juillet, et les nouvelles feuilles des arbres de la place, tendres comme des ailes de papillons, frémissent à la moindre alerte et se racontent des histoires. Léger murmure de soie froissée dans l’air capricieux. Les maisons sont dessinées d’ombres nettes.
C’est samedi. Le monde s’affaire vers le marché, tricotant des jambes nues, tandis que les jeunes filles pianotent obsessivement sur le clavier de leur portable, à l’ombre de l’arrêt des bus et autocars. Des garçons, canne à pêche à l’épaule et musette à la main, se hâtent vers la rivière.
Les oiseaux paresseux sifflotent dans la cage des branches qui abritent les nids.
Des corneilles partent en bandes bruyantes vers de mystérieuses besognes, tandis que de lointains avions tracent des X majuscules dans l’azur.
J’entends, au loin, l’incompréhensible et grésillant message venant de la gare. Un jeune homme embrasse une jeune femme sur les escaliers et la serre dans ses bras.
Les coffres des voitures qu’on referme dans un claquement, les maris qui hèlent une connaissance, les dames qui bavardent sur le terre-plein.
C’est samedi…