Sorties…

C’était l’époque des sorties de fin d’année.
Nous allions à Compiègne, au château de Pierrefonds. Dans le car, il y avait toujours les nunuches qui voulaient être devant parce qu’elles avaient « mal au cœur’ et qui finissaient par dégobiller. Nous hurlions « Il s’appelait Stioubol… » et « Merci chou-fleur ! ». Le sac du repas sentait la banane et nous déjeunions d’un sandwich mou arrosé d’eau tiède parfumée à la fleur d’oranger.

Couleurs…

Les noms des couleurs sont les mots d’un poème…

Aile de corbeau, terre d’ombre, puce, rouille, sang, outremer, incarnat, tabac, lilas, mandarine, bistre, ventre de biche, beurre frais, émeraude, moutarde, turquoise, azur, taupe, coquille d’œuf, menthe, héliotrope, pomme, corail, abricot, réglisse, cuisse de nymphe émue, perle, lavande, écarlate, fauve, garance, tango, chartreuse, glauque, tourterelle, crème, ivoire, jaune paille, Jaune de Naples ou de Mars, acajou, maïs, puce, capucine, alizarine, sang de bœuf, tilleul, vanille, olive, pistache, mousse, Véronèse, zinzolin, amarante, bitume, fraise écrasée…

Ma palette…

Piémanson.

La plage de Piémanson, aux Salins-de-Giraud, est perdue au bout d’une Camargue dure et laborieuse, salée, craquelée, marbrée du rose des marais. Après le village, il faut rouler vingt kilomètres pour trouver la plage qui était quasiment déserte lorsque nous étions enfants. En traversant les marais salants, nous léchions nos bras salés par l’écume portée loin par un vent léger, soudain pris d’hystérie à l’approche de la mer. Sur la longue plage vide, les familles en pique-nique avaient arrimé leurs toiles rayées et leurs parasols tous les deux cents mètres, les jours d’affluence. La plage, entre deux bras du Rhône qui se jette en delta dans la Méditerranée, comme ne l’ignorent pas ceux qui ont étudié la géographie de la France à l’école, est longue et plate, sans dunes et parsemée de troncs de bois flottés charriés par ce fleuve puissant. Nos parents installaient pour la journée, autour du bus volkswagen, ce qu’ils appelaient un campement de caraques. Les caraques, dans le sud, ce sont les gitans, de ceux qui jouent de la guitare autour du feu, avec leurs enfants morveux et libres, leurs femmes attifées de jupes roses, en claquettes, leurs sièges de bagnoles déglingués en guise de canapé Ikéa. 

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Mon père.

Mon père était du genre à conduire le bras à la fenêtre de la Simca, tapotant le toit du bout de ses doigts. Décontracté et patient, il chantonnait en attendant ma mère qui aimait nous faire attendre, entassés dans la petite voiture. Je revois sa nuque, avec ses cheveux coupés au rasoir par le coiffeur de l’avenue Descartes, et ses oreilles un peu décollées au travers desquelles passaient un soleil rouge. Il fumait négligemment ses Gitanes, envoyant par la fenêtre ouverte les volutes de fumée épaisse du tabac brun.

Il rentrait du travail à heures fixes, c’était en ce temps-là un homme à la régularité d’horloge. Il nous embrassait en nous frottant les joues avec sa barbe du soir, un baiser de papier de verre. On éclatait de rire. Mon père entrant dans la maison, c’était la joie et la légèreté qui revenait du travail avec lui. Le soir, pour épargner cette tâche à ma mère, mon père nous donnait notre bain, nous confondant avec des animaux à étriller. On ressortait de cette épreuve propres comme des sous neufs et rouges des pieds à la tête. Puis mon père disparaissait je ne sais où, tandis que nous mangions notre soupe dans la petite cuisine

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Inventaire.

Dire que la vie, la nôtre, n’est pas éternelle… Combien de printemps ? Combien d’étés ? Combien de douces et chaudes soirées où jouent des vers luisants ? Combien de pleines lunes ? Combien d’arc-en-ciel ? Combien de fois la neige immaculée ? Combien de baisers à bouches éperdues ? Combien de caresses ? Combien de fois aimer et être aimé ? Combien de mots tendres dans la nuit ? Combien de fois surprendre un regard innocent, un geste figé dans l’air ? Combien de renards jouant à l’aube dans le pré, combien de fois entendre rêver le chien, combien de baignades et de rires ? Combien de fois prendre son enfant dans ses bras ? Combien de rêves et combien d’enfance?

On ne compte jamais, et soudain, tout a disparu.

Il y a une dernière fois à toute chose.

Peinture : Zhang Daqian.

Chapitre 1…

Tu m’as prise dans tes bras et je me suis effritée comme une feuille sèche. Mon cœur s’est effondré sur lui-même dans une pluie de débris dorés. C’est ce que je suis. Une feuille d’automne.
Ce matin, je me suis réveillée dans un corps sans frisson. Il s’est désaccoutumé du plaisir sans m’en avertir. Mon corps n’est pas âgé, mais c’est le corps d’une femme qui est passé au delà de l’échéance de sa féminité. Un corps indésirable. Un corps apprivoisé. Hier soir, comme tous les autres soirs, nous avons abandonné nos corps au sommeil. Nous les avons laissés en friche, environnés des ronces de l’ennui et de la routine. Comme tous les autres soirs, nous nous sommes tourné le dos et, repliés entre nos bras, nous avons sombré dans l’eau noire des rêves. L’amour a pris les formes de la tendresse, et la passion est toute dans les gestes du quotidien et dans l’affirmation toujours recommencée de notre attachement l’un à l’autre. Nous sommes comme le dit Platon, des êtres ronds, des demi-sphères siamoises liées par nos vertèbres, les deux faces d’un même corps, mais dos à dos, nous ne nous rencontrons jamais.

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