Longues routes qui déroulent leur ocre clair jusqu’à l’horizon, striées de l’ombre noire des oliviers.
Toute ombre est noire, sous le soleil. Toutes les couleurs s’affrontent sans tendresse dans la lumière. Le ciel de cobalt et la plaine blonde, les cyprès de vert sombre, les restes d’une mare opaline dans laquelle se noie le reflet d’un nuage solitaire.
Ma beauté.
Je suis une femme qui n’aime pas les bijoux, ni le luxe. Qui peut porter les mêmes vêtements pendant des années, se trouve à l’aise dans ses vieilles godasses, qui n’a guère d’intérêt pour la mode…
Alors, parfois, je dois faire des concessions au monde tellement futile dans lequel je vis. Je me maquille, j’achète des chaussures que je porterai trois fois, j’essaie d’avoir du style, mais sans y croire vraiment.
Pour moi, la beauté, je ne peux ni l’acheter, ni m’en parer. La beauté, c’est le monde, c’est la vie, c’est la talent, l’innocence, la grâce d’un moment, l’œuvre d’un artiste qui donne à voir, un trait, un beau trait impératif sur du papier blanc.
Être unique.
Le plus dur, ce n’est pas d’apprendre à faire ce que tout le monde fait, c’est de découvrir ce qu’on est seul à pouvoir faire.
On peut pas être heureux tout le temps.
Les matins où le cœur grince.
On ne peut pas être heureux.
Je suis de celles qui sourient. Qui se lèvent de bonne humeur et trouvent plaisir au jour qui vient. Même si parfois, le ciel du dehors fait grise mine, mon ciel intérieur est souvent ensoleillé.
Ménopause.
Depuis mon adolescence, j’ai appris à cacher le féminin déplaisant…
Déplaisant pour qui, je ne le savais pas, mais je sentais confusément qu’il y avait des choses à cacher.
La féminité était sale.
La féminité était sauvage.
Et il convenait de la dompter. D’épiler ces poils inconvenants qui disaient que je devenais une femme, de m’arranger, de porter un soutien-gorge, parce que les mignons bourgeons de mes seins débutants étaient impudiques, même sur un corps innocent comme le mien. De ne pas montrer mon ventre, mes cuisses. Mon jeune corps femelle était plein d’interdits. Et sans qu’on me le dise, je l’ai su.
Le pire du corps féminin, pour moi, ça a été les règles. Jamais ma mère ne m’en a parlé avant que ça ne « m’arrive », et même le jour où elles sont arrivées, incongrûment, pendant le job d’été de mes quinze ans, même si mes copines m’avaient déjà mise au parfum, j’ai eu peur, et j’ai été bien embêtée de ne pas savoir quoi faire. Papier-toilette et coton ont fait l’affaire jusqu’à mon retour à la maison. Je n’ai pas reçu de discours du genre tu es une femme, maintenant. Ma mère m’a donné des serviettes hygiéniques de son paquet à elle, et c’est tout. Ce n’était pas à propos des règles que nous aurions une intimité féminine. Les règles sont désagréables et ne présentent pas d’intérêt. Point.
Rangement.
Contrairement à beaucoup, je n’aime pas les boîtes.
Elles sont toujours pleines de ce qu’on voudrait oublier.
Pluie.
Le ciel est plein d’eau. Les arbres, de leurs longs doigts fragiles, tissent avec la pluie des toiles grises endiamantées. Le fin linon des nuages s’effiloche, laissant voir un carré de gaze bleu pale aussitôt voilé par les franges des nuées fuligineuses qui se fondent et s’unissent et se séparent de nouveau.
Le ciel égaré a laissé ses morceaux entre les sillons, dans la soie des flaques blanches.
Il regarde le monde à l’envers. Un goutte tombe dans le miroir de son œil grand ouvert.
Il pleut.
Comment décrire la douce peau de la rivière tavelée de bulles ?
Assise sur la rive, je regarde l’eau du ciel qui tombe dans l’eau de la terre. Est-ce la même eau ?
La rivière se trouble à cette rencontre, et brouille les reflets du ciel et des arbres.
Trajectoire.
Je suis un chemin qui n’est pas mon chemin.
Oiseaux.
Est-ce que les merles chantent en mode mineur ?
Les habits du dimanche.
Je me souviens des petites robes de velours noir ornées de col de dentelle blanche, de nos gilets bleu ciel tricotés à la main, de nos collants de dentelle laissés sous le sapin à Noël, de nos souliers vernis.
Je me souviens des habits du dimanche, des habits propres, neufs et inhabituels, qui nous engonçaient, et nous intimidaient, ma sœur et moi, mais où nous nous trouvions belles et spéciales, et qui provoquaient de petits gestes précieux et étudiés des mains et des pieds.
Dans notre enfance, ma mère avait pris l’habitude de nous habiller de façon identique, ma sœur et moi, comme ça se faisait dans ces années-là. Mêmes robes, mêmes petites chaussures vernies, mêmes manteaux de laine à col de velours, mêmes maillots de corps « Petit bateau » blancs et immaculés, même petits tricots de jersey, même tout.